
n°146 - juin-juillet 2002, pp.
24-28
L'ARRIVEE DES ANTIRETROVIRAUX :
UNE ECONOMIE
SOCIALE ET FAMILIALE PERTURBEE, UNE CONFRONTATION A D'IMPOSSIBLES
DILEMMES
Catherine Tourette-Turgis*, Lennize Pereira-Paulo**, Rébillon M***
*Maître de conférences des universités, membre du Haut Conseil de la
coopération internationale
** Diplômée en musicothérapie et chercheur en
sciences de l'éducation
*** Présidente de l'association "Counseling, Santé
et Développement" et directrice de "Comment
Dire"
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Dans le cadre de travaux préparatoires à la mise en place de programmes d'accompagnement des personnes en traitement dans plusieurs pays d'Afrique, Catherine Tourette-Turgis, Lennize Pereira-Paulo et Maryline Rébillon ont eu des entretiens avec quinze personnes séropositives, âgées de 15 à 56 ans, traitées et suivies dans un Centre de traitement ambulatoire (CTA) d'Afrique de l'Ouest. Une expérience de terrain unique et particulièrement enrichissante. Les entretiens que nous avons menés auprès de quinze personnes
séropositives, âgées de 15 à 56 ans, traitées et suivies dans l'un des
Centres de traitement ambulatoire (CTA) opérationnels en Afrique de
l'Ouest, avaient pour objectif d'explorer l'impact psychologique et social
des traitements dans la vie quotidienne, familiale et sociale. Ils ont été
conduits entre le 4 et le 15 décembre 2001. Ce programme prend en charge
la mise sous antirétroviraux de 300 patients. Ces entretiens ont été
rendus possibles grâce aux professionnels du CTA qui ont fait part à leurs
patientes et patients de notre désir de parler avec des personnes en
traitement. L'arrivée des traitements antirétroviraux a souvent réveillé chez les
personnes rencontrées la douleur et le chagrin liés à la perte des êtres
aimés. La plupart d'entre elles avaient déjà perdu un époux, une épouse,
un neveu, une nièce du sida. Ces deuils sont d'autant plus difficiles à
mener qu'ils se font dans le silence et ne peuvent pas toujours être
partagés avec la famille, la communauté ou l'église à laquelle on
appartient. " On " ne met pas de nom sur l'infection à VIH, on la décrit
comme " la maladie ", et souvent il faut déguiser la mort de la personne
aimée pour protéger un parent ou éviter la discrimination à l'égard des
survivants. Toutes les personnes interviewées nous ont fait part de
l'impact immédiat des traitements : le recul de la mort, le retour à la
santé, et surtout l'espoir. Si le traitement symbolise la santé, il
symbolise également la perte, les sacrifices, les renoncements qui sont,
en retour, une sourceconstante de stress. Les résultats thérapeutiques
finissent pourtant parfois par s'engouffrer dans une brèche constituée par
l'extrême importance des coûts économiques, sociaux et psychiques qui leur
sont associés. Lorsque les antirétroviraux sont arrivés dans ce pays qui était l'un
des plus touchés d'Afrique de l'Ouest par la pandémie de VIH/sida,
certaines personnes ont décidé de vendre tous leurs biens pour rassembler
la somme nécessaire à une trithérapie, qui coûtait Des personnes ont dû limiter leur alimentation à des repas composés de
riz. Une femme de 56 ans témoigne : " Mes enfants n'ont pas compris que
je ne leur serve plus les mêmes repas, ils ont pensé que je leur en
voulais et, en même temps, je ne peux pas leur dire ce dont je souffre
". D'autres ont dû débrancher leur réfrigérateur pour réduire les
coûts d'électricité. Les personnes qui vivent du petit commerce, si elles ne font pas un bon
mois, ne peuvent pas renouveler leur ordonnance. Comme l'exprime
douloureusement une autre patiente : " Il y a eu des ruptures parce que
je n'en avais plus, vraiment là j'étais très mécontente et très découragée
parce que je ne savais pas comment faire, il y a eu au moins trois fois
des ruptures, de cinq jours, de trois jours, et la dernière fois c'était
d'une semaine… Quand arrive la fin du mois, je suis obligée de courir de
gauche à droite pour demander de l'aide sans pouvoir dire ce que j'ai
comme maladie... donc je demande à des amis et à des connaissances, des
fois je demande aussi à des associations, je suis obligée de faire les
courses moi-même sur ma mobylette, je n'ai pas tellement de forces pour me
promener, donc c'est difficile... " Le choix des traitements pose des dilemmes à l'intérieur des couples et
des familles : Qui doit vivre d'abord ? " On a discuté pendant
plusieurs nuits pour savoir qui de moi ou de ma femme devait prendre le
traitement, raconte encore un homme. On a finalement pensé que les enfants
étaient trop petits et qu'il leur fallait garder leur mère ; alors on a
décidé que ma femme serait traitée et pas moi. " Même lorsque la
décision de se traiter est prise, elle est sujette à caution et amène son
lot de questionnements existentiels ou bien elle est remise en cause
lorsque surgit un événement dans la famille, comme en atteste cette femme,
mère de trois enfants : " Quand je les regarde, explique-t-elle, je
me dis : Est-ce que cela ne serait pas mieux de renoncer au traitement
pour que les enfants puissent être un peu plus à l'aise…. Je ne vais pas
pouvoir supporter ce traitement pendant longtemps. Par exemple,
aujourd'hui, on a chassé mon enfant de terminale parce que je n'ai pas
encore payé son trimestre de scolarité. En plus, le produit est fini, je
devais payer hier, je suis partie chercher le produit car je savais qu'on
ne pouvait pas arrêter, je suis venue demander au docteur s'il avait un
Videx®… C'est trop pour moi et en plus, mon enfant, qu'est-ce qu'il va
devenir ? " La motivation à la prise du traitement diffère de ce que nous
rencontrons dans les pays du Nord. Elle n'est pas générée par une offre
sociale : c'est au patient de réunir l'information et l'argent pour se
rendre dans un centre médical habilité à prescrire les antirétroviraux et
de prendre la décision de se traiter. Une femme explique comment elle a
construit son projet thérapeutique autour de ses deux enfants : " Ce
sont mes deux grands qui m'ont dit de prendre le produit, et ce sont eux
qui vont le chercher pour moi. Ils m'ont dit : Si tu ne prends pas le
produit et que tu rechutes, comment allons-nous faire pour manger... "
L'observance, dans ce cas, ne pose pas de problème. Pour cette femme, tout
est clair : " Il faut que je prenne mon traitement pour pousser les
enfants ; après, je pourrai les lâcher. " L'observance peut aussi
s'ancrer dans un lien avec une personne décédée : " J'ai eu deux
neveux, une nièce, une belle-sœur, qui ont eu la maladie et qui en sont
morts, témoigne l'une des personnes interviewées. Ma nièce me
disait : Fais tout pour me sauver. Cela m'aide à prendre mon traitement,
il suffit que je pense à elle. " Au cours des entretiens que nous avons menés, la majorité des personnes
nous ont fait part de l'émergence, voire de la persistance de moments de
tristesse, de désespoir, d'impuissance, liés à ce que représente le sida
dans un environnement qui ne dispose pas des ressources pour y faire face.
Il leur faut par conséquent non seulement lutter contre la maladie, mais
également faire face à ces crises, aux doutes qu'elles engendrent, et
continuer à prendre un traitement, la plupart du temps sans aucune aide.
La partie de soi qui est aux prises avec la tristesse se ressaisit parfois
en quelques secondes à travers le regard d'un enfant. L'observance
thérapeutique prend la forme d'une injonction faite à soi-même de vivre et
de continuer à croire qu'il y a encore un monde au-delà des frontières de
l'invivable. Les facteurs qui affectent et maintiennent l'observance thérapeutique
débordent le cadre de nos schémas sanitaires habituels. " J'ai trop
souffert, il n'y a pas un jour où je ne me suis pas assise pour pleurer.
Je prie beaucoup… Mes enfants ont 11 ans et 7 ans, elles ne savent pas ce
que j'ai, elles sont trop petites. Ce qui m'aide à tenir et à prendre les
traitements qui m'ont tant fait maigrir est simple : Je regarde mes
enfants, et je me dis, bon, ce n'est pas la fin du monde ", soutient
cette femme de 37 ans dont le mari est décédé en 1997. Nous avons tenté d'explorer quelles sont les stratégies d'ajustement (1)
que les personnes utilisent pour faire face au stress global engendré par
les traitements, mais aussi par la séropositivité et/ou la maladie. Les entretiens que nous avons menés montrent les aménagements et les
remaniements psychologiques et sociaux qui restent à la charge des
personnes lorsque l'accès aux antirétroviraux s'appuie non pas sur la mise
en place à l'échelle d'un Etat d'une politique de santé mais sur
l'activation du capital social individuel, c'est-à-dire la mise en œuvre
de la solidarité familiale et sociale dont dispose un individu à un moment
donné de sa vie. Le recours à son capital social oblige la personne malade
à composer avec des situations qui produisent un haut niveau de stress et
génèrent des sentiments comme l'incertitude, la peur, la dette,
l'impuissance, la perte et la dépendance… Il lui faut par conséquent non
seulement s'ajuster aux exigences de sa maladie et de ses traitements,
mais aussi faire face aux carences d'un environnement qui n'a prévu ni
qu'elle meure du sida ni qu'elle vive avec le VIH. Dans ce contexte, il devient nécessaire de mettre en place des
dispositifs d'accompagnement qui allègent les surcoûts psychiques,
réduisent le poids des surinvestissements personnels et familiaux et qui
facilitent dans le même temps la vie avec les traitements. Les
méthodologies d'intervention pour faciliter et/ou soutenir les personnes
en traitement devraient prendre en compte les obstacles socio-contextuels
qui affectent l'observance et être centrées à la fois sur l'environnement
et sur la personne. Lors d'un précédent séjour que nous avions consacré
aux soignants dans le CTA où nous avons rencontré les personnes atteintes
par le VIH, un des médecins nous avait éclairés sur l'urgence de la mise
en place d'espaces d'écoute : " Plus on écoute le malade, plus on
l'assiste, plus il récupère vite ", disait-il, et il ajoutait : "
Ils ont besoin de parler, la maladie fait le vide, des familles ont été
ruinées par la maladie. Maintenant les personnes assument mieux leur
maladie, ils en ont une meilleure compréhension. " L'espoir thérapeutique a permis à plusieurs des personnes que nous avons rencontrées de tenir jusque-là, de faire face aux soucis matériels. Elles l'ont fait parce qu'elles pensaient qu'il fallait tenir le plus longtemps possible jusqu'à ce que le coût des médicaments baisse et qu'ils soient un jour accessibles au plus grand nombre comme dans les pays du Nord. Comme nous le rappelle cet homme de 56 ans, l'espoir permet de tenir, mais il faut faire vite : " Avec toutes les rencontres qui se font à travers le monde, j'ai espoir, mais cela traîne, il ne faut pas tarder à agir. Il y a des moments où on est découragé. Je me dis que peut-être je ne serai plus en vie… " Oui, il faut faire vite, et si, comme quelques théoriciens du développement sanitaire s'accordent à le penser, la lutte contre la propagation des maladies telles que le sida fait partie des " biens publics mondiaux ", on ne voit pas pourquoi leur traitement ne donnerait pas lieu aussi à une gouvernance mondiale. Cela suppose de penser la santé comme un investissement et non comme une dépense et le malade comme une ressource et non comme la source des problèmes.
N'hésitez pas à adresser vos commentaires et
critiques à : (1) Les stratégies d'ajustement se définissent comme l'ensemble des activités cognitives et des comportements à partir desquels l'individu répond aux pressions externes et/ou internes qui le mettent à l'épreuve.
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