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Résumé
Un programme d'intervention sur l'observance thérapeutique (counseling)
a été développé et évalué dans
trois Services du Centre Hospitalier Universitaire de Nice, sous la forme
d'un essai randomisé à deux bras (groupe intervention (GI)
/ groupe témoins (GT)) comprenant chacun 244 patients sous HAART.
L'intervention auprès des patients du GI a consisté en quatre
entretiens infirmiers de counseling sur six mois, à l'issue des
consultations médicales; les patients du GT ont bénéficié
d'un suivi médical traditionnel. Un guide d'entretien a été
modélisé à partir des facteurs prédictifs
de non-observance thérapeutique, regroupés autour de quatre
composantes : cognitive, comportementale, émotionnelle et sociale.
L'évaluation porte sur l'impact du programme en termes d'observance
thérapeutique, d'efficacité virologique et de qualité
pour la vie des patients en traitement. L'approche évaluative est
de caractère multiméthodologique (auto-questionnaires, marqueurs
biologiques, entretiens). La description et la mise en place du programme,
le type de counseling développé, la méthodologie
d'évaluation et les résultats sont présentés
dans cet article.
Mots clés: Observance, intervention, counseling,
évaluation, HAART, trithérapie.
Introduction
L'espérance placée dans l'efficacité des associations
antirétrovirales hautement actives (HAART) se trouve aujourd'hui
atténuée par les difficultés quotidiennes auxquelles
doivent faire face les personnes sous traitement - pénibilité
de prise, problèmes de tolérance, lassitude et incertitude
générées par un suivi de durée indéfinie
- et l'impact direct de ces difficultés sur les résultats
virologiques (échappements thérapeutiques, échecs
sévères
). Partant de ce constat alarmant, l'accompagnement
à l'observance thérapeutique a été défini
comme une des priorités dans le plan de Programmation triennale
1998-2000 de prise en charge des personnes séropositives en région
Provence Alpes-Côte d'Azur.
C'est ainsi qu'un programme d'intervention a été développé
au CHU de Nice par le CISIH, avec le partenariat de COMMENT DIRE, et évalué
par l'INSERM U.379 grâce à un financement de l'ANRS.
L'objet de cet article est double : décrire le programme d'intervention
sur l'observance thérapeutique (counseling) qui a été
développé au CHU de Nice, présenter les premiers
résultats de son évaluation en termes de faisabilité,
de pertinence et d'efficacité sur l'observance thérapeutique,
ainsi que l'évolution du statut virologique des patients séropositifs
traités par thérapies antirétrovirales hautement
actives.
Le
programme d'intervention
Description et mise en place du programme
Le programme d'intervention développé au sein des trois
Services du CHU de Nice impliqués dans la prise en du VIH (maladies
infectieuses et tropicales, médecine interne, hématologie
clinique) a consisté en la mise en place d'une consultation infirmière
centrée sur l'accompagnement et le soutien des personnes en traitement.
La mise en place de cette nouvelle pratique de soin au sein des services
a été précédée de plusieurs phases,
comprenant une négociation institutionnelle (présentation
et justification du projet, implication forte de la Direction Hospitalière,
redéploiement pérenne de moyens en effectifs infirmiers,
attribution de locaux), une étape de formation des équipes,
et une étape organisationnelle (participation des chefferies de
Services ; collaboration avec l'ensemble de l'équipe soignante,
tant médicale que para-médicale ; mise en place de recueil
de données à visée économique, utiles à
la justification des postes infirmiers ; modalités de circulation
de l'information entre corps infirmier et médical, phase de tests
de faisabilité). Le programme d'intervention a démarré
dans le cadre d'un protocole incluant des procédures d'évaluation
dans les trois Services, pour se poursuivre sous une forme centrée
sur les pratiques d'interventions.
L'intervention en tant que telle a consisté à proposer aux
patients sous polythérapie une consultation de counseling sur les
traitements, menée par les infirmières, à l'issue
de la consultation médicale traditionnelle. Quatre infirmières
réparties dans les trois Services ont exercé cette activité.
Les entretiens ont été conduits auprès des patients
grâce à des guides préalablement élaborés
conçus comme étant des outils généralistes,
c'est-à-dire utiles à la prise en compte de la santé
dans son aspect à la fois médical, psychologique et social.
Le protocole a prévu pour chaque patient un total de quatre entretiens
sur une période de six mois, soit un entretien tous les deux mois,
avec un guide spécifique par entretien.
Un dispositif de formation préalable
Les médecins ont bénéficié d'une formation
initiale courte aux stratégies d'intervention en matière
d'observance thérapeutique, étape visant à les sensibiliser
et à obtenir leur adhésion au dispositif d'intervention
et au protocole d'évaluation.
Pour les quatre infirmières, une formation initiale en counseling
de cinq jours a été organisée, avant la mise en place
de l'intervention auprès des patients. La formation a été
centrée sur l'apprentissage des techniques de base du counseling
traitant de l'observance thérapeutique des traitements antirétroviraux,
et sur l'utilisation d'un manuel d'intervention composé d'un ensemble
de guides d'entretiens. Parallèlement, les infirmières ont
pu suivre une formation théorique approfondie sur l'infection à
VIH, les traitements antirétroviraux, l'accompagnement des patients
dans les domaines de la sexualité et de la prévention, le
suivi diététique, le travail en réseau au niveau
départemental.
Le temps de formation initiale en counseling a été complété
par une formation continue sous forme de supervisions mensuelles, dans
lesquelles les infirmières ont pu discuter et chercher des solutions
aux difficultés rencontrées dans la mise en place de l'intervention
(institutionnelles, organisationnelles, personnelles).
Pour maintenir la qualité de l'intervention, un clinicien senior
a effectué la révision régulière des compte-rendus
des séances de counseling. Chacune des infirmières a bénéficié
de séances de supervision lors des entretiens avec les patients
(coaching) conduites par un psychologue formateur. A l'issue des séances,
chaque infirmière a reçu sous forme confidentielle un compte
rendu d'observations et des suggestions visant à l'aider à
optimiser ses compétences.
Le type de counseling développé
Le counseling développé pour ce programme est une approche
éclectique utilisant des principes, des stratégies et des
techniques issues du champ spécifique que représente le
counseling VIH/AIDS dans le soin et la prévention, depuis le milieu
des années 80 [15]. Il reprend aussi des principes
et des techniques de "l'intervention motivationnelle" et du
counseling rogérien (empathie, congruence, écoute active).
Il s'agit d'interventions centrées sur le patient [1]
prenant en compte les facteurs prédictifs de non-observance [3,
13] afin d'aider chaque personne à réduire
un certain nombre d'obstacles à la prise de son traitement.
La composante cognitive
Le travail sur la composante cognitive [11] consiste
à explorer et évaluer avec le patient ses motivations au
traitement, ses attentes, son niveau d'information, ses croyances en matière
de maladie, de santé, de traitement. Il s'agit aussi d'anticiper
les obstacles pouvant survenir dans la vie quotidienne de la personne
[3] et l'empêcher de prendre son traitement.
Etant donné que "penser à prendre" son traitement
implique plusieurs fonctions cognitives (mémoire, compréhension,
raisonnement), un temps important est aussi consacré à l'analyse
des stratégies utilisées par les patients pour ne pas oublier
les différents horaires de prise de leurs médicaments [2].
La composante comportementale
Le travail sur les composantes comportementales consiste à aider
les patients à explorer les stratégies qu'ils ont, ou non,
déjà mises en place dans la prise de leur traitement, de
manière à explorer avec eux des stratégies plus adaptées
s'il s'avère qu'elles sont intolérables ou impossibles à
tenir. Les patients sont invités à se remémorer la
situation, l'événement, ou l'incident le plus récent,
les ayant conduits à sauter une ou plusieurs prises consécutives
de leur traitement (méthode de l'incident critique). Cette étape
vise à explorer non seulement les faits, mais aussi les sentiments
liés à la non observance (perte d'estime de soi, sentiment
d'échec, peur, culpabilité, perte des compétences,
nécessité d'un ré-apprentissage dans un climat de
sécurité intérieure). Les patients sont sensibilisés
à distinguer ce qui relève de l'acte manqué, du lapsus
(oubli unique, ou lapse), et ce qui relève du relapse [9]
accompli. Il s'agit d'aider chaque personne à trouver les stratégies
auto-régulatrices personnelles lui permettant d'éviter de
passer d'un stade à l'autre. C'est aussi dans un climat d'écoute
et de soutien que l'on peut explorer les obstacles rencontrés par
les personnes sous traitement face à la prévention dans
leurs relations sexuelles.
La composante émotionnelle
Le travail sur les composantes émotionnelles consiste à
aborder avec le patient le vécu de la séropositivité,
de manière à faire des liens entre les affects liés
à ce vécu, et ceux liés à la prise du traitement.
Il s'agit aussi d'identifier les peurs, les incertitudes, le désir
d'abandon des traitements, la perte de l'espoir, les humeurs dépressives,
les états de stress survenant dans la vie du patient. Le travail
consiste alors à aider la personne à repérer en quoi
la survenue de certains états émotionnels invalide son désir
et ses capacités de soin [14]. Il consiste
aussi à mobiliser chez elle des stratégies d'ajustement
lui permettant de faire face à la survenue d'états émotionnels
mettant en danger son adhésion au soin [3,
13].C'est dans ce module que sont abordés
des thèmes de développement de la personne, comme le désir
de faire de nouvelles rencontres, de construire une relation, de fonder
une famille.
La composante sociale
Enfin, le travail sur les composantes sociales consiste à prendre
en compte les obstacles sociaux rencontrés par les patients dans
la prise de leur traitement (environnement présentant souvent un
haut niveau de stigmatisation, silence obligé sur la séropositivité
sur le lieu de travail, dans les familles) [4]. On
présente aux patients les ressources existantes en termes de groupes
de soutien locaux ou nationaux. En cas de situation sociale nécessitant
un recours immédiat, il est nécessaire d'assister le patient
à chaque phase du recours. Il s'agit aussi de mobiliser les capacités
des patients à élargir leurs ressources en termes de socialisation
et de soutien personnel, en les invitant à se penser comme porteurs
d'un projet de soin, mais aussi d'une histoire personnelle et sociale
en mouvement
Des guides d'entretien pour les infirmières
Un manuel d'intervention (counseling) a été conçu
par l'équipe d'intervention qui a aussi réalisé la
formation des soignants. Quatre séances d'entretiens ont ainsi
été conçues et écrites à l'intention
des infirmières qui ont dû rendre compte par écrit
des contenus des entretiens, des éléments de diagnostic
infirmier et de la liste des actions à entreprendre et / ou des
décisions prises par le patient et aussi par l'infirmière
(dynamique de mobilisation de ressources).
Les guides d'entretiens ont participé à la constitution
d'un dossier infirmier auquel ont été jointes des fiches
d'évaluation de l'observance thérapeutique, spécifiques
pour chaque recours ; ces fiches ont également été
annexées au dossier médical, afin de permettre le retour
d'information sur l'évolution de l'observance thérapeutique
du patient et sur les recommandations mises en place.
Evaluation
Principes d'une évaluation de type " Recherche-Action
"
Dans une perspective de recherche-action dans le champ de la santé,
l'évaluation est un travail essentiel et le plus souvent difficile,
de recueil de données. Elle doit combiner et concilier les exigences
méthodologiques et théoriques spécifiques aux disciplines
de recherche pertinentes pour l'analyse, les demandes et contraintes contextuelles
des cliniciens engagés dans le protocole ou responsables des prises
en charge thérapeutiques des patients concernés, les contraintes
pédagogiques , normes et fréquentes réticences des
intervenants à voir leur travail soumis à évaluation,
les règles et principes de l'éthique médicale. L'évaluation
est donc toujours plus que l'application mécanique, scientifique
et coercitive d'un ensemble de procédures de contrôle. C'est
un processus qui implique une information, une adhésion et une
participation de tous les acteurs de santé concernés. Ce
choix implique donc une négociation, de la part des chercheurs-évaluateurs,
avec tous ceux qu'une recherche-action considère comme des partenaires,
pour un travail dont on espère que les résultats peuvent
contribuer à faire avancer, et non clore, le processus de connaissance
et d'ajustement des traitements. Dans l'expérience qui a été
conduite, le schéma d'évaluation, contractuellement défini,
est un schéma ouvert qui organise le recueil de données
sur plusieurs axes d'investigation :
- des critères d'évolution (considérées comme
variables dépendantes)
- des facteurs explicatifs candidats, par hypothèse co-agissant
comme antécédents du processus d'intervention.
Critères d'évolution
Variation de l'observance
L'amélioration de l'observance est le but principal de l'intervention
puisqu'on on en attend une diminution des conduites d'inobservance et
un renforcement de l'adhésion thérapeutique. L'observance
est mesurée par un ensemble de données ou un score qui relève
d'une analyse socio-comportementale. On a utilisé des auto-questionnaires
déjà employés et validés dans le cadre d'études
d'observance (Cohortes APROCO et Cohorte MANIF). Les auto-questionnaires
patients comportaient cinq questions portant sur l'observance aux traitements
antirétroviraux, qui ont permis de déterminer un score d'observance.
Les patients ont été considérés hautement
observant s'ils ont pris 100% des médicaments dans les 4 derniers
jours précédant la passation de l'auto-questionnaire [10].
Variation de l'efficacité thérapeutique
Cible de l'intervention, l'amélioration de l'observance et de l'adhésion
thérapeutique est en fait un but intermédiaire pour aider
à l'amélioration de l'efficacité thérapeutique.
Celle-ci est appréhendée par un ensemble de données
qui relève d'une analyse biologique utilisant comme marqueurs la
charge virale à court terme mais aussi l'évolution des CD4
à plus long terme. Ici la charge virale VIH a été
mesurée à l'aide du test RT-PCR (Amplicor TM, Roche).
Variation de la qualité de vie et
des satisfactions
Cette variable a été peu utilisée dans les recherches
évaluatives des interventions sur l'observance. On peut considérer
cependant que la perception subjective des états de santé
ainsi que les satisfactions et insatisfactions des patients constituent
des aspects d'évolution appelés à être de plus
en plus importants dans le suivi de l'infection au VIH comme pour toutes
les pathologies de durées longue ou chroniques. On a donc introduit
ce critère dans l'évaluation. Opérationnellement,
une version courte du questionnaire d'état de santé "
SF-36 " a été utilisée. Il s'agit d'un questionnaire
de mesure générique issu de la " Medical Outcome study
" (MOS). Des items centrés sur les satisfactions ont également
été inclus dans l'auto-questionnaire. En complément
de ces données, des entretiens ont été menés
auprès d'un certain nombre de patients.
Facteurs antécédents et contextuels
Des données socio-démographiques (âge, sexe ,
mode de vie), cliniques et immunologiques ont été collectées
à l'aide d'un questionnaire rempli par le médecin à
M0 et M6. D'autres données d'ordre psycho-social concernant les
personnes en traitement ( attitudes à l'égard des soins
et des soignants, représentation des traitement, Locus de contrôle)
et leur relation à leur environnement (soutien social) ont également
été recueillies.
Plan et méthodes du dispositif d'évaluation
Le principe retenu pour l'évaluation de l'intervention a été
celui d'un essai randomisé à deux bras (groupe intervention
(GI) / groupe témoin (GT)) comprenant des patients traités
par trithérapie depuis au moins 1 mois, et répartis sur
les trois Services du CHU de Nice.
Dans le GI, les patients se sont vus proposer quatre entretiens de counseling
sur six mois planifiés au rythme de leurs consultations médicales,
soit un entretien tous les deux mois. Dans le GT, les patients ont bénéficié
du suivi médical habituel pendant la période de déroulement
du programme. Des entretiens de counseling leur ont été
proposés dans une deuxième phase (six mois plus tard).
Outre la nécessité de traitement par trithérapie,
les patients inclus devaient avoir accepté de participer au programme,
après avoir reçu une information préalable sur ses
modalités (entretiens pour le GI, et passation d'un auto - questionnaire
à l'entrée et à la fin du protocole, c'est à
dire à M0 et M6 pour les deux groupes).
L'évaluation à M6 portait donc sur les résultats
engendrés par les trois précédentes consultations
de counseling.
Le dispositif de recueil est un dispositif multi-méthodologique.
Les démarches de recueil de données quantitatives (socio-comportementales
et biologiques) ont été prolongées par une démarche
qualitative. Celle-ci s'est traduite opérationnellement par une
campagne d'entretiens semi-structurés enregistrés, auprès
de trois groupes de personnes : les infirmières formées
au counselling (n=4) ; des patients du groupe intervention (n=11) ; des
patients du groupe contrôle (n=7). L'objectif des entretiens est
d'approfondir l'analyse de l'impact de l'intervention en interrogeant
de manière la plus libre possible des acteurs de différents
groupes concernés sur le bilan qu'ils tirent de l'expérience
à laquelle ils ont participé. Cette démarche vise
à comprendre le sens qui est attribué aux différentes
dimensions pertinentes de l'intervention et à explorer les aspects
ressentis comme les plus saillants du rapport au traitement, à
son suivi, aux consultation de soutien.
Techniques d'analyse
L'analyse statistique a été réalisée à
l'aide du test de Chi-2 pour la comparaison des variables qualitatives,
et du test de t et du test de Mann et Whitney pour la comparaison des
variables quantitatives. Les comparaisons des différences de moyenne
de CV au sein de chaque groupe ont été réalisées
à l 'aide du test des Rangs de Wilcoxon. Le risque de première
espèce alpha de 5 %.
L'analyse des discours recueillis a été menée par
analyse de contenu thématique et utilisation du logiciel d'analyse
du discours ALCESTE [12]. L'emploi de ce logiciel
permet de reconstruire, à partir du vocabulaire utilisé,
saisi dans son contexte linguistique, la logique de construction des objets
par les individus et l'élaboration des significations qui sont
associés aux référents de l'expérience du
traitement et des séances de counseling.
Résultats
Participation
Entre septembre 1999 et décembre 1999, le protocole
a été présenté à 310 patients. Parmi
eux, 270 (87%) ont accepté d'y participer, 137 dans le groupe intervention
[GI] et 133 dans le groupe témoin [GT]. Deux patients sont décédés
pendant la période d'étude (1 dans chaque groupe) et 22
patients ont été perdus de vus (13 dans le GI et 11 dans
le GT). Finalement, l'analyse a porté sur 123 patients dans le
groupe GI et 121 patients dans le groupe GT.
Parmi les 123 patients du GI, 67 (54%) ont bénéficié
des trois consultations d'observance sur lesquelles a porté l'évaluation,
tandis que 56 patients (46%) ont suivi partiellement le programme prévu
(dont 17 patients n'ayant bénéficié que de la séance
initiale à M0). Les patients infectés par usage de drogues
intraveineuses ont eu une moindre tendance à avoir les 3 consultations
de counseling proposées (43% versus 59%, p= 0,13).
Les consultations d'observance ont duré en moyenne 45 minutes pour
le suivi habituel du traitement, et une heure 30 lors de l'inclusion ou
en cas d'événement particulier (changement de traitement
par exemple).
Description de la population
Les deux groupes sont comparables à l'inclusion
(tableau 1).
Globalement, les médianes sont de 350.109 CD4/mm3 et de 2.66 log
copies/ml pour l'ARN-VIH plasmatique. Cent trente six patients (56%) ont
un ARN-VIH plasmatique inférieur à 40 copies/ml. Tous les
patients ont été largement pré-traités. La
médiane de durée de traitement par HAART est de 28.6 mois
dans le GI et 26.1 mois dans le GT. Les patients ont été
exposés à une moyenne de 3.5 (1,1) NTRI et de 1.8 (1,2)
inhibiteurs de protéases depuis l'initialisation d'un traitement
antirétoviral. Les types de combinaisons antirétrovirales
prescrits sont comparables dans les deux groupes.
Tableau 1.
Données sociodémographiques et cliniques à l'inclusion
|
|
Groupe Intervention
(n = 123)
|
Groupe Témoin
(n = 121)
|
p
|
|
Age (années)
Médiane (IQR)
|
39,8 (35-49)
|
38 (36-45)
|
0,26§
|
|
Sexe
Masculin
Féminin
|
87 (71%)
36 (29%)
|
91 (75%)
30 (25%)
|
0,52#
|
|
Mode de transmission pour le
VIH-1
Toxicomanes IV
Autres
|
40 (33%)
83 (67%)
|
35 (30%)
86 (70%)
|
0,64#
|
|
Niveau d'éducation
< Bac
> Bac
|
81 (68%)
41 (32%)
|
85 (70%)
36 (30%)
|
0,61#
|
|
Stade CDC
A
B
C
|
65 (53%)
19 (15%)
39 (32%)
|
54 (44%)
31 (26%)
36 (30%)
|
0,14#
|
|
Charge
Virale
Médiane (copies ARN/ml) [IQR]
|
2,70 [1,23]
|
2,63 [1,13]
|
0,60*
|
|
CD4
(106
copies/ml)
Médiane [IQR]
|
340 [170-576]
|
361 [214-502]
|
0,59§
|
|
HAART à l'inclusion
Inibiteurs de protéases+2NRTI
NNRTI+2NRTI
3 NRTI
|
102 (83%)
17 (14%)
4 (3%)
|
97 (80%)
20 (17%)
4 (3%)
|
0,84#
|
|
Naifs
de traitement à l'initialisation par HAART
Oui
Non
|
34 (28%)
89 (72%)
|
35 (29%)
86 (71%)
|
0,94#
|
|
Durée
de traitement antérieure par HAART
Médiane [IQR] (mois)
|
28,6 [18,7-35,7]
|
26,1 [15,6-33,7]
|
0,20§
|
§ Test de Mann-Whitnet, * Test de
Student, # Test du Chi-2
Evolution de l'observance thérapeutique
Sur les 244 patients inclus, 202 (83%) ont pu être
évalués pour l'observance à M6. Il n'existe pas de
différence significative entre les répondants et les non
répondants (23 dans le GI et 19 dans les GT) quant à l'observance
à l'inclusion.
A M6, le pourcentage de patients avec une observance haute (égale
à 100%) est significativement plus important dans le GI que dans
le GT ( 75% versus 61%; p=0.04).
Efficacité thérapeutique :
évolution de la charge virale
L'analyse des moyennes des différences de charge
virale (CV) entre M0 et M6 est de -0.22 log dans le GI (p=0.002), tandis
qu'on n'observe pas de différence significative dans le GT (tableau
2).
L'analyse entre M0 et M6 étant effectuée dans les deux sous-groupes
de patients ayant à M0 une CV détectable au seuil de 40
copies/ml, la moyenne des différences de CV est de -0.48 log dans
le GI (p<0.001), différence qui est hautement significative,
tandis que la différence n'est pas significative dans le GT (tableau
2).
Tableau 2.
Evolution de la CV entre M0 et M6
|
Tous les patients
|
Groupe Intervention
(n = 123)
|
GroupeTémoin
(n = 121)
|
p
|
|
Moyenne des différences
de CV
entre M0 et M6 (SD)
|
-0,22 (0,86)a
|
+0,12 (0,90)b
|
0,002*
|
|
Patients à CV >40
cp/ml à M0
|
Groupe Intervention
(n = 73)
|
GroupeTémoin
(n = 73)
|
p
|
|
Moyenne des différences
de CV
entre M0 et M6 (SD)
|
-0,48 (0,96)c
|
+0,15 (1,13)d
|
0,001*
|
a p=0,013 ; b p=0,14 ; c
p<0,001 ; d p=0,25 (Test des rangs de Wilcoxon).
* Test de t.
Impact qualitatif
A partir des discours recueillis en entretiens auprès
des patients on peut détacher quelques résultats préliminaires
:
Sur l'ensemble des patients interrogés (GI-GT) on observe des positionnements
qui montrent des points de consensus entre les patients des deux groupes
:
- reconnaissance des progrès thérapeutiques et des améliorations
des traitements (moins de contraintes) malgré l' expérience
largement partagée des effets secondaires ;
- reconnaissance admise de l'importance de l'observance ;
- saillance du théme relationnel et de l'importance attribuée
à la parole dans les échanges avec l'entourage et avec les
soignants ;
- satisfaction concernant les prises en charge par les soignants mais
différentiation entre les médecins, trop occupés
pour être totalement disponibles, et les infirmières, plus
disponibles.
Entre les deux groupes, des différences d'attitudes et de point
de vue apparaissent :
Paradoxalement les patients du GT parlent plus immédiatement et
davantage d'observance. Ils se déclarent consciencieusement attachés
à respecter l'observance que les patients du GI. Ils témoignent
en fait de préoccupations non résolues concernant l'intégration
des traitements dans le quotidien.
Les patients du GI parlent de la satisfaction qu'ils ont eue à
apprendre à adapter et discuter franchement des problèmes
pratiques de prise, en toute légitimité et simplicité
grâce aux consultations observance ("elle m'a changé
les horaires des prises de médicament, elle m'a orienté
par rapport à mes horaires de travail" ; "je prenais
les médicaments n'importe quelle heure, n'importe comment , la
plupart du temps").
Ce qui spécifie le plus la différence entre les deux groupes
c'est la place qui est attribuée à la consultation hospitalière,
avec l'existence des séances de counseling comme moment de régulation
basé sur un soutien informatif et relationnel intégré
dans la vie des patients ("on n'hésite pas à parler
de nos problèmes, dans la vie courante, dus aux traitements dus
à la maladie" ; "je me libère" ; "c'est
plus au niveau du rapport humain qu'au niveau peut-être bon, des
prescriptions" ; "je suis content quand je viens ici").
Les interviews semblent bien confirmer que les séances de consultations
sur l'observance sont perçues comme la création d'un espace
d'écoute pour ceux des patients qui ne parlent jamais du vécu
de leur séropositivité et de leur traitement. Elles aident
les patients à aménager de manière plus appropriée
l'organisation des prises de leurs médicaments mais aussi à
se réapproprier une parole dans l'espace thérapeutique.
D'une façon générale, on observe, chez les patients
bénéficiant du counseling, une décentration des problèmes
et des soucis liés au traitement, au profit d'un recentrage sur
des questions de vie et d'identité.
Par rapport à l'équipe soignante, l'analyse des interviews
montre une ouverture plus grande de la part des patients dans leurs relations
avec l'équipe de soin. Il semble que la démarche re-dynamise
leurs capacités et les place dans une position plus participative
par rapport au soin et aux choix en matière de traitements ("empowerment").
Impact au niveau institutionnel
L'état des lieux actuel montre une faisabilité
du protocole, et une pérennité du programme au-delà.
En effet, le protocole, comprenant l'évaluation de l'intervention,
s'est étendu sur une période de dix-sept mois (septembre
1999 - octobre 2000). Au-delà de cette phase, la prise en charge
des patients se poursuit actuellement dans les trois services. Au total,
au troisième trimestre 2001, plus de 1000 entretiens ont été
réalisés par les infirmières, soit une moyenne de
trois entretiens par patient. Le suivi du programme par les patients démontre
son acceptabilité : sur les quatre entretiens initialement prévus
sur une durée de six mois, plus de la moitié des patients
en ont eu au moins trois, le rythme d'une consultation médicale
trimestrielle étant en adéquation avec les recommandations
françaises sur la prise en charge thérapeutique des personnes
infectées par le VIH [5].
Des facteurs institutionnels ont été déterminants
dans la faisabilité du programme. Ainsi, on peut citer l'implication
de la DDASS et de la Direction Hospitalière, la constitution d'une
équipe pluridisciplinaire (médecins de Santé Publique,
chercheurs en sciences humaines cliniques et en psychologie sociale, chercheurs
de l'INSERM, experts en counseling), une collaboration active du corps
médical des services impliqués dans le programme, la forte
motivation des infirmières ainsi que le soutien apporté
par leurs collègues, la coordination du dispositif par un médecin
référent, nommé par ses pairs.
Discussion
L'influence d'une forte observance sur la charge virale est maintenant
connue depuis plusieurs années. Les résultats analysés
montrent que le programme d'intervention a eu un effet bénéfique
sur l'observance et sur la charge virale des sujets du groupe intervention.
Les éléments d'évaluation dont nous disposons tendent
à valider l'hypothèse selon laquelle une intervention centrée
sur le patient (counseling), visant à aider la personne à
réduire un certain nombre d'obstacles à la prise de son
traitement, présente des bénéfices qui lui permettent
en retour de potentialiser ses capacités à prendre soin
de lui et d'améliorer et/ou de maintenir son degré d'observance
thérapeutique.
Dans la perspective d'une extension et généralisation de
ce type de programme aux résultats très encourageants, les
obstacles rencontrés ne doivent pas être minimisés.
Certains obstacles sont d'ordre conceptuel. Lors de l'élaboration
du projet et de sa mise en place, il n'existait pas de modèle pré-existant
en France assez bien connu et légitimé, pouvant faciliter
à la fois la conception et la réalisation de ce type d'intervention
(estimation des besoins, moyens à prévoir, pertinence de
ces moyens, choix méthodologique pour l'évaluation).
D'autres obstacles sont d'ordre économique. Dans le site de l'intervention,
la réduction des budgets hospitaliers ne favorisait pas la mise
à disposition de moyens supplémentaires nécessaires
à la concrétisation d'un nouveau type de prestation dans
le cadre du Service Public (en particulier, moyens en effectifs soignants).
La culture médicale elle-même peut générer
d'autres barrières. Le type d'approche choisi pour le programme
s'est inscrit dans un mode culturel non dominant en milieu hospitalier.
Une intervention centrée sur le patient était susceptible
de rencontrer un écho défavorable auprès du corps
médical, dans la mesure où la maîtrise des soins de
haute technologie (génotypes, dosages de médicaments, phénotypes,
effectués pour le suivi thérapeutique) est fortement valorisée,
au détriment d'une prestation de type relationnel.
D'autres freins relèvent de la psychologie du travail et des organisations.
La mise en place, même relativement périphérique pour
la structure de soin, d'un nouveau type de consultation infirmière
suscite nécessairement une interrogation concernant les identités
et les attributions des rôles entre soignants. Alors que les attributions
de rôles pré-définis entre médecins et infirmières
s'opèrent habituellement sur un mode hiérarchique sous-tendu
par des relations d'autorité, les pratiques d'entretiens menés
par des infirmières peuvent être perçues comme dérogeant
à la distinction traditionnelle de l'organisation du travail entre
médecins et infirmières, puisque ces dernières émettent
des diagnostics, anticipent des comportements et des évènements
ayant un impact direct sur les résultats des soins. Le type de
prestation apporté aux patients d'autre part , bien qu'explicitement
démarqué d'un travail de soutien psychothérapeutique
par sa centration sur le rapport au traitement, peut rencontrer des demandes
qui relèvent de compétences professionnelles de psychologues.
Dans l'expérience décrite, les infirmières, par la
formation qui leur avait été donnée étaient
très attentives à ne pas prendre en charge certain type
de demandes et à proposer un aiguillage vers les compétences
requises. Il est clair cependant que l'optimisation de la démarche
implique une clarification des différentes fonctions, un renforcement
de l 'enrichissement des tâches du travail infirmier dont l'intervention
montre une possibilité supplémentaire mais aussi un renforcement
quantitatif et professionnellement diversifié des équipes
, notamment sur le plan du soutien psychologique puisque les recherches
observance VIH ne font que rendre plus visible l'importance des aspects
psychologiques et sociologiques dans la variabilité du suivi des
traitements dès lors qu'il s'agit de pathologies dont le suivi
doit se faire dans le temps long.
Enfin, ce type de protocole engendre fatalement des contraintes liées
à la lourdeur des procédures d'évaluation et à
la nécessaire transformation de l'organisation du travail. Dans
le cas étudié par exemple on a dû modifier l'espace
du travail hospitalier. La nécessité d'avoir à disposition
des locaux spécifiques pour le déroulement des entretiens
en tête-à-tête avec les patients a été
un problème crucial; ce souci a connu un dénouement favorable
dans un des Services. Par contre, dans les deux autres Services, les infirmières
ont dû faire appel à la bonne volonté des médecins
pour leur emprunter leurs locaux de consultations. D'une façon
générale, la mise en place des entretiens d'observance a
constitué une surcharge pour les équipes de soins.
Le programme étant construit comme une recherche-action, de nombreuses
questions restent encore en suspens ; certaines sont en cours d'analyse,
d'autres nécessitent un ajustement à des problématiques
émergentes. Pour n'en citer que quelques-unes : pour les sujets
déjà observants à l'entrée dans le programme,
l'intervention favorise-t-elle le maintien de l'observance ? Y a t'il
un "effet-dose", c'est à dire une augmentation de l'efficacité
proportionnelle au nombre de séances ? Quel est l'impact sur la
charge virale pour les sujets poursuivant les entretiens au-delà
des quatre initialement prévus ? Y a-t-il persistance des effets
de l'intervention dans le temps après arrêt des entretiens,
et durant combien de temps ? Quelle est l'influence de l'intervention
sur les scores de dépression, la qualité de vie ? Quel serait
le rythme "idéal" d'entretiens face à des situations
thérapeutiques spécifiques : initialisation, changement
de traitement, interruption de traitement ? Comment mieux prendre en compte
les situations de co-infection VIH-VHC dans le processus d'ajustement
et d'appropriation des traitements par les patients?
Conclusion
En France, ce projet a été la première application
institutionnelle systématisée d'une stratégie contrôlée
d'intervention par le counseling sur l'observance thérapeutique,
complémentaire du suivi médical traditionnel, en direction
des patients séropositifs au VIH traités par HAART. D'une
façon générale, l'évaluation bio-médicale
des actions centrées sur le patient VIH [16]
est rare en Europe, parce que ce type d'intervention nécessite
de concevoir des dispositifs lourds, difficiles à mettre en place
en milieu hospitalier. Son élargissement en termes d'évaluation
"bio-médico-psycho-sociale" demande un effort important
aux acteurs de santé qui y participent mais elle permet d'aller
au-delà du contrôle d'efficacité médicale pour
tenter d'objectiver les différents paramètres de la complexité
des situations de soin en tenant compte des singularités qui lient
traitements et vie sociale. Par exemple elle suggère que les bénéfices
perçus par les patients sont également susceptibles d'avoir
un impact en termes de Santé Publique : facilitation de la révélation
de la séropositivité envers l'entourage et les partenaires
sexuels, sensibilisation à la réduction des risques et à
la prévention. En même temps, elle conserve comme axe prioritaire
la connaissance des conditions de l'optimisation thérapeutique
et des facteurs d'entrainement aux échecs. Les premiers résultats
quantitatifs confirment bien l'impact positif des consultations de counseling
menées par les infirmières sur l'observance aux traitements
et sur la charge virale des patients.
L'expérience acquise au CHU de Nice au cours des deux dernières
années permet d'envisager de nouvelles extensions pour la prise
en charge individualisée des patients. En particulier, des interventions
de counseling sont actuellement en cours de mise en place dans le cadre
d'un programme départemental de prise en charge des accidents d'exposition
sanguins et sexuels [8].
Commentdire@compuserve.com
Remerciements
Nous tenons à exprimer tous nos remerciements aux personnes qui
ont participé au programme :
Les infirmières : P. Asplanato, M. Borghi, J. Charlier, G. Valentini
La technicienne d'études cliniques : V. Fourrier
Le service de médecine interne : F. Sanderson, P. Heudier, M. Pietri
Le service d'hématologie clinique : Pr J.P. Cassuto, H. Vinti,
C. Ceppi, M. Gandolfo, M. Chavaillon
Le service de maladies infectieuses et tropicales : J. Durant, V. Mondain,
P. Clevenbergh, P. Pugliese, V. Rahelinirina, I. Perbost, C. Rascle, D.
Maurin
L'équipe stastitique Inserm U 379 : V. Cailleton, A. Loundou
Le CISIH: M. Asso, C. Pinna, M. Perrone.
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