Infection
à V.I.H. et rétinite à CMV
Guide de counseling
Catherine
TOURETTE-TURGIS
Ed. Comment Dire, 1996
version intégrale
1.37 Mo
Nos entretiens auprès de soignants et de patients nous
ont révélé les points suivants, incontournables
dans le counseling auprès des patients confrontés
à la rétinite à CMV :
Par ailleurs, l'accompagnement des patients confrontés
à la perte ou à la baisse de l'acuité visuelle
suppose un travail à deux niveaux :
L'expérience du groupe de counseling de
la Lighthouse à San Francisco pour les personnes confrontées
à des troubles visuels liés à la rétinite
à CMV, ainsi que le Centre de Rééducation
de l’A.P.A.M. (Association pour les Personnes Aveugles ou Mal
Voyantes), nous a montré l'intérêt à
articuler la dimension psychologique et instrumentale. L'approche
de la réalité instrumentale facilite l'adhésion
progressive à une démarche de réadaptation
qui, peut-être sans cela, aurait du mal à se frayer
un passage à travers les émois dépressifs
et la tendance au retrait des personnes confrontées à
la rétinite.
Nous avons observé qu'elles étaient
de plusieurs ordres : la sidération, la colère,
la détresse, la peur, le choc plus ou moins important en
fonction ou non de l'anticipation du diagnostic. Le choc peut
avoir lieu sans manifestations émotionnelles apparentes.
Ses effets se retrouvent dans d'autres troubles du sommeil ou
des peurs incontrôlées ou bien encore des rêves
de frayeur.
Pierre a d'abord éprouvé une colère
immense à l'issue du diagnostic :
Christopher ne se souvient pas d'avoir été
en colère :
De plus, cette annonce réveille parfois le traumatisme de l'annonce de la séropositivité : c'est comme si ces deux annonces délimitaient les contours d'un scénario avec un début et une fin catastrophiques. Ce diagnostic peut donc exposer la personne à un effondrement avec des effets psychiques désorganisateurs plus ou moins intenses dont la voie de sortie peut être une réalisation suicidaire.
Illustration 1:
Dans cet entretien, en abordant directement les craintes du patient,
le médecin permet à ce dernier de hiérarchiser
ses peurs.
L'annonce de la rétinite réveille
chez ce patient un ensemble de craintes dont celle d'être
identifié par son partenaire à une personne qui
va mourir. L'entretien va l'aider à exprimer son propre
désir : trouver un moyen de s'en sortir par lui-même
pour faire face à la peur de son partenaire.
Illustration 2:
L’entretien suivant montre comment le médecin, en aidant
le patient à exprimer ce qui se passe pour lui et en validant
dans un premier temps ses émotions sans aucune autre intervention,
va lui permettre de faire un premier pas vers l'acceptabilité.
De plus, le patient va découvrir une face cachée
de lui-même. Le médecin pourra alors l'aider à
résoudre un certain nombre de difficultés concrètes.
On découvre au fil de l'entretien toutes
les peurs du patient : la peur de ne pas pouvoir faire face, la
peur de perdre son indépendance, la peur du changement,
la peur de dépendre des autres, la peur de l'intrusion.
Le médecin n'apporte pas de réponses concrètes
mais il valide les émotions du patient. Ce qui arrive au
patient est effectivement insupportable. Il l'aide à définir
les limites de ce qui est pour lui supportable et, ce faisant,
permet au patient de découvrir une face cachée qu'il
n'avait jamais explorer : permettre aux autres de s'occuper de
lui.
Pouvoir exprimer son anxiété, ses craintes, ses peurs, ses incertitudes quand on en ressent le besoin est un facteur de qualité de vie essentiel. On pourrait définir le traumatisme comme une situation dans laquelle la personne est confrontée à un événement qui la place dans une totale impossibilité de maîtriser ce qui lui arrive et qui la met en danger. Selon le DSM-III-R, le traumatisme se reconnaît à la présence simultanée des éléments suivants :
Dans la rétinite à CMV, le risque traumatique est d'autant plus prégnant que ce diagnostic atteint des personnes qui par ailleurs sont affaiblies somatiquement et psychiquement. Ces personnes ont donc peu de moyens de défense du Moi pour intégrer l'événement. Les mécanismes de défense habituels sont mis en échec. L'événement ne peut pas être l'objet d'une mise en sens. La sidération qui suit le choc traumatique se rapproche du sentiment d'effroi. On peut alors observer une fracture dans le temps avec un avant et un après séparés par une faille. La douleur psychique conduit à la mise en place de mécanismes de défense pathologiques comme le clivage et la dénégation qui empêchent alors toute élaboration d'une demande d'aide. Des réactions de ce type lors de l'annonce
de la rétinite à CMV laissent présager de
la présence d'un syndrome traumatique. L'observation de
ces symptômes doit donner lieu à l'établissement
d'une réponse en termes de soutien, faute de laisser la
personne s'installer dans des attitudes rigidifiées, un
retrait, un repli sur des mécanismes de défenses
pathologiques, une fermeture au monde organisée autour
d'une vie opératoire où la pensée est sidérée
et l'imaginaire arrêté. La vie de la personne est
alors ponctuée par l'insupportable qui donne lieu alternativement
à des périodes de vide et à des mouvements
de colère ou à des explosions d'angoisse persécutives.
Les praticiens qui travaillent avec des personnes
aux prises avec un syndrome post-traumatique ont intérêt
à utiliser un modèle d'intervention de crise. L'entretien
peut tourner autour des quatre questions qui se posent généralement
à toute personne à l'issue d'une situation traumatique
:
L'objectif du counseling dans les entretiens qui
suivent l'annonce est d'éviter d'introduire une perturbation
trop brutale dans l'approche subjective de la maladie construite
jusqu'alors par le patient, tout en sauvegardant au maximum son
potentiel vital et ses capacités d'adaptation aux changements
qui ne peuvent que survenir ici. Le sens que la personne malade
donne à sa maladie relève d'une construction toujours
susceptible d'être déconstruite et reconstruite.
L'important est que chaque événement qui survienne
puisse être réintégré en permanence
dans la trajectoire de vie.
Pour les aidants, la position à adopter
est celle qui consiste à se demander tout au long du suivi
de la personne : que peut-elle faire de ce qui lui arrive ?
Quelle évolution et quel avenir peut envisager la personne
dont je m'occupe même si sa vie doit s'organiser autour
d'une atteinte organique irréversible ?
L'objectif est d'amener la personne à se poser elle-même ces questions. Faute de l'accompagner dans cette démarche, que le patient initie souvent de lui-même mais que personne ne veut entendre ou reprendre, le malade est condamné à être une victime passivisée, objet de compassion, privée de tout moyen de connaissance et d'action. De plus, une incapacité à penser ce qui lui arrive entraîne chez le patient une incapacité à penser tout court et stoppe sa vie imaginaire.
L'intérêt à poser
des questions sur les changements intervenus est de
permettre au patient d'être reconnu comme quelqu'un
qui de fait est un acteur du changement. En ouvrant
l'entretien sous une forme dynamique, on peut ensuite
travailler une écoute à deux niveaux :
un premier niveau peut s'en tenir à l'approche
des thèmes de la vie concrète du patient,
un second niveau peut s'attacher aux sentiments et aux
émotions.
Illustration 1: L'entretien qui suit montre comment le médecin, en ouvrant sur le changement, permet au patient d'exprimer les difficultés que ces changements ont posé à son entourage. A partir de là, on va voir comment le patient va envisager d'introduire de lui-même d'autres changements.
Ce patient est aux prises avec les difficultés de son entourage à faire face à ce qu'il veut exprimer de sa maladie. Son état de santé a remis en question son système de valeurs fondé sur la primauté accordée à la puissance. Deux options s'offrent à lui : protéger son entourage en s'exprimant moins sur sa fatigue ou dire plus aux autres ce qu'il attend d'eux. En même temps, les réactions des autres mobilisent chez lui son désir de maintenir un certain degré de socialisation. Il va donc progressivement intégrer dans sa trajectoire de vie ce qui lui arrive tout en se préoccupant de préserver son tissu relationnel. Le processus de counseling consiste à explorer avec le patient le contexte existentiel plus large des traitements afin qu'il puisse s'engager plus avant dans un nouvel univers qui mobilise chez lui plusieurs dimensions de son existence : physique, sociale et personnelle. L'objectif de l'exploration de cet univers est de permettre au patient de mieux se saisir de son expérience pour être capable de faire face aux ambiguïtés, aux incertitudes, aux contradictions auxquelles l'expose l'empiétement inévitable de la sphère médicale sur sa sphère sociale et privée. Il s'agit aussi de permettre au patient
de réévaluer ses idéaux derrière
ses modes d'adaptation à la maladie. Entrer en
contact avec le monde idéal d'un patient, c'est
explorer avec lui le sens qu'il donne à sa maladie.
L'aider à formuler les valeurs qui fondent son
adhésion aux traitements constitue souvent le
premier pas dans la résolution de ses problèmes.
Illustration 1:
En fait, le médecin découvre au fil de l'entretien la charge psychologique de la perfusion qui, par sa visibilité, ne permet pas beaucoup d'échappement. A l'issue de cet entretien, le service de soins à domicile va organiser pour le patient une séance de travail sur les règles d’asepsie. Cette participation plus active à son traitement va avoir pour le patient un impact sur la restauration du sentiment de contrôle de sa propre vie, même si l’inquiétude sur la faute d’asepsie demeure. Illustration 2: L’illustration suivant montre que les événements qui surviennent dans la vie du patient peuvent modifier son degré d'adhésion aux traitements.
Le médecin va alors continuer l'entretien non plus sur les traitements mais sur l'impact émotionnel de la perte de cet ami.
Il est important pour les patients de pouvoir exprimer leurs émotions et leurs peurs mais souvent leur entourage fait tout pour leur éviter d'aborder les questions qui sont les leurs, croyant par-là les protéger. En fait, le médecin dans cet entretien ne va faire que reprendre les thèmes abordés d'entrée de jeu par le patient tout en les ouvrant progressivement. Cela permet au patient de poursuivre son cheminement émotionnel. Non seulement l'économie psychique occupe une place importante dans l'économie psychosomatique mais l'appareil mental fonctionne en liaison étroite avec l'appareil somatique. La désorganisation d'un élément dans le système sensoriel exige donc de la personne un ensemble de réorganisations. La vision a une double dimension : elle nous met en relation avec le monde extérieur, ce qui nous permet de nous orienter dans l'espace, de nous saisir des objets et d'éviter les dangers. Elle nous procure ainsi un plaisir en soi non assorti nécessairement d'activités : le plaisir de voir lié à une excitation intérieure. La vision est donc plus qu'une activité instrumentale, elle occupe une place importante dans les plaisirs et les émotions. Elle participe à la qualité de la vie relationnelle. A ce titre, la relation d'aide auprès d'une personne confrontée à la rétinite à CMV doit comporter un travail sur les émotions visant à lui permettre de trouver les moyens de restaurer sa sécurité narcissique et à trouver des voies de dégagement possible de l'angoisse qui envahit inévitablement l'appareil psychique dès qu'il est confronté à une perte fonctionnelle essentielle touchant directement au corps. La stratégie d'aide consiste à réduire la production et l'impact chez le patient des insomnies, des angoisses diffuses, des terreurs nocturnes, des tensions douloureuses, des accès de panique, des frayeurs auxquels il ne peut mettre fin parfois que par l'élaboration d'un scénario suicidaire : ou bien encore : Il s'agit d'aider le patient à
faire face à l'irruption de tendances dépressives
et à limiter les forces auto-destructives en
jeu dans tout processus de perte. Le counseling a donc
pour objectifs de restaurer :
Les études sur le suicide et
l'infection à VIH révèlent l'existence
de trois pics dans les idéations et réalisations
suicidaires :
Une idéation suicidaire joue parfois le rôle de l'angoisse auto-protectrice dans l'attente imminente d'un danger. Le suicide, dans la mesure où il ne donne lieu à aucune tentative de réalisation, constitue pour certains patients le seul contrôle anticipatoire sur leur vie qui leur soit accessible.
En revanche, lorsqu'elle est répétitive
et fréquente, l'idéation suicidaire devient
persécutrice et, comme nous l'avons vu dans certains
cas, menaçante pour l'intégrité
de la personne et désorganisatrice.
Eléments permettant de repérer des idéations suicidaires :
. Pour réduire l'état de
dépendance, il est important que la personne
puisse continuer à se déplacer, et toutes
les personnes que nous avons rencontrées ont
insisté sur l'importance du maintien de leurs
capacités de mobilité. Cela suppose en
retour d'introduire dans la relation d'aide l'apprentissage
de compétences spécifiques facilitant
la mobilité et la maîtrise des gestes afférant
à la vie quotidienne.
Pour certaines personnes, un travail
sur la restauration de l'image de soi peut être
nécessaire avant tout type de réadaptation
fonctionnelle. Pour d'autres personnes, il peut être
plus important de commencer par l'acquisition de compétences
fonctionnelles, par exemple dans le domaine de la locomotion,
avant de restaurer leur image d'eux-mêmes.
Des études sur les ajustements
émotionnels face à la perte de la vision
révèlent l'existence de quatre stades
: le déni et l'isolement, la colère, le
sentiment de perte et la dépression, l'acceptation.
La confrontation au sentiment de perte représente
l'étape la plus douloureuse pour la personne
parce que la perte ne peut être réduite
à une fonction instrumentale et, par conséquent,
elle ne peut être comblée uniquement par
une réponse fonctionnelle ou instrumentale.
La réadaptation dans le domaine
visuel est une réadaptation de type pluridisciplinaire
adaptée au profil particulier de chaque personne
en fonction de ses besoins quotidiens. Il est donc important
d'évaluer et de définir avec la personne
ses besoins avant de lui proposer un programme personnalisé.
On peut répartir les besoins
en trois axes :
Evaluer avec la personne la spécificité
de ses besoins a pour intérêt de mobiliser
quelque chose de l'ordre de l'élaboration d'une
demande. Par ailleurs, nous avons découvert que
les professionnels, par manque de connaissance, n'orientaient
pas assez souvent les patients vers des centres de rééducation.
De même, peu de patients expriment, par manque
d'information, une demande de cet ordre.
En effet, il persiste une image de la
rééducation des aveugles réduite
à l'apprentissage du Braille, apprentissage considéré
comme trop long et trop épuisant pour une personne
malade et affaiblie. Pourtant, beaucoup de choses peuvent
être réalisées pour faciliter le
développement des patients ayant perdu l'usage
de la vision. On peut, par exemple, activer la stimulation
visuelle de la personne et lui apprendre à discriminer,
identifier, percevoir les objets dans son environnement.
On peut lui permettre d'affiner son appréciation
des distances, la précision de ses gestes, lui
apprendre à se servir d'aides visuelles, à
utiliser ses perceptions corporelles pour se déplacer,
à disposer ses objets familiers dans sa cuisine
et sa chambre.
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