Infection
à V.I.H. et rétinite à CMV
Guide de counseling
Catherine
TOURETTE-TURGIS
Ed. Comment Dire, 1996
version intégrale
1.37 Mo
Pour le malade du sida, le diagnostic de rétinite
à CMV signe l'entrée dans une nouvelle phase de
sa maladie. Cette atteinte oculaire est une épreuve désorganisatrice
et déstabilisante qui l'amène à s'interroger
et à interroger les soignants sur "le temps qui lui est
alloué", "la durée et l'efficacité des traitements",
"les risques de récidive".
De part sa nature, l'atteinte oculaire ne touche
pas seulement les yeux mais la personne dans sa globalité.
Le patient est alors confronté à de nombreux changements
dont le plus important réside dans la confrontation à
la perte d'une capacité fonctionnelle et à la gestion
de nouvelles dépendances. Cela suscite en lui des peurs
multiples comme celles de tomber en se déplaçant,
d'être blessé ou de se déplacer, d'être
dépendant, de ne plus pouvoir lire, etc.
Soudainement, il est contraint de réorganiser sa vie et ses activités autour de ce handicap et d'un traitement qui exige régularité et assiduité, ce qui nécessite de sa part la remobilisation de son potentiel et de ses ressources psychologiques, la plupart du temps déjà bien entamés. En effet, comment intégrer une dimension supplémentaire au sens progressivement construit de l'infection à VIH jusque-là ? Comment élaborer à partir de ce nouveau symptôme de nouvelles valeurs pour réaliser son projet de développement personnel ? La perte des capacités visuelles, en touchant aux fonctions de contrôle et de vigilance, désorganise le fonctionnement de l'appareil psychique. En effet, celui-ci utilise la voie sensori-motrice pour réguler une partie des tensions internes accumulées au cours de la vie diurne et nocturne. Dans la mesure où la vue est fondamentale dans l'usage des fonctions motrices, la privation de ce sens modifie toute l'organisation psychomotrice, ce qui n'est pas sans répercussions sur l'économie psychique de la personne qui perd brutalement une voie de régulation de ses états internes et se trouve dépossédée de plusieurs fonctions de contrôle. Les effets observés : La perte des fonctions de contrôle d'ordre
externe se signale par la perte et la nécessité
de restaurer la capacité à :
La perte des fonctions de contrôle d'ordre interne se signale par la perte et la nécessité de restaurer :
Les risques encourus
:
La faillibilité des centres de contrôle
interne et externe a pour effet d'entamer la sécurité
de base du patient qui se trouve exposé à la ré-émergence
de peurs comme la peur d'être attaqué, d'être
blessé, de tomber, de se blesser, d'être envahi par
les autres, de ne pas savoir mettre de limites entre soi et les
autres, d'être dépendant et maltraité.
La réduction des capacités de contrôle
sur l'environnement entraîne de nouvelles dépendances
qui entament l'image de soi et l'estime de soi.
La réduction des capacités de contrôle
à l'oeuvre dans la communication inter-individuelle risque
d'entraîner une forme d'isolement : la suppression de feed-back
dans les interactions rend plus difficile la communication.
La réduction des capacités de contrôle
sur le monde intérieur risque d'entraîner des conduites
de retrait émotionnel : la gestion des émotions
négatives devient si difficile, du fait de la disparition
de la barrière qui délimite le monde extérieur
et le monde intérieur, que la personne finit par se déconnecter
totalement de ses émotions.
Les traitements à vie d'induction et de
maintien sont très lourds pour le patient. Ils entament
la qualité de sa vie personnelle, sociale et professionnelle.
Dans la mesure où les rechutes peuvent survenir sous traitement,
la croyance aux traitements est souvent remise en question. Par
ailleurs, les traitements d'induction et de maintien faisant appel
à des perfusions, le patient est aux prises non seulement
à une limitation de son autonomie mais aussi à l'impact
psychique des traitements, comme par exemple le fantasme du corps
connecté. De même, l'introduction de traitements
lourds à domicile, de par leur visibilité, peut
entraîner des bouleversements dans ses relations avec son
entourage. Enfin, la gestion médicale de la rétinite,
dans la mesure où elle requiert régularité
et assiduité, transforme la maladie en "activité
à temps complet" pour le patient et empiète sur
sa vie sociale, familiale et professionnelle.
Les traitements du CMV sont lourds au niveau psychique,
d'autant plus qu'ils viennent s'ajouter à d'autres traitements
et à une multitude d'autres médicaments par voie
orale. Ne pouvant plus parier sur son corps et sur ses traitements,
le patient ne peut plus parier que sur lui-même. Mais ce
pari nécessite une aide.
Les liens entre le vécu somatique et le vécu psychique deviennent quelquefois difficiles quand le patient n'a plus de point de repère pour savoir si somatiquement il va bien ou non. Ainsi, Pierre, qui avait l'habitude de se fier à une lecture empirique de son corps, nous explique qu'il est maintenant parvenu à un stade de sa maladie où :
Comme Pierre n'a plus de point de repères
sur son vécu somatique, il a développé une
dépendance aux soignants qui sont les seuls à savoir
où il en est. Il vient tous les quinze jours à l'hôpital
de jour pour savoir où il en est de " son CMV ".
C'est donc la régularité de ses résultats
qui donnent un sens à sa maladie pour Pierre. Chaque entretien
sur l'évolution de son CMV est donc fondamental. Le nouveau
besoin de Pierre est donc d'être informé très
régulièrement de l'effet de ses traitements.
François ne voit presque plus. Il continue
ses perfusions mais le fait d'avoir " rechuté "
et perdu la vue, alors qu'il était sous traitement d'entretien,
l'a plongé dans un grand désarroi.
Cet échec est vécu douloureusement
par François qui envisage d'arrêter ses perfusions:
Le traitement d'attaque nécessite habituellement
par jour deux heures de perfusion et le traitement d'entretien
requiert parfois une perfusion quotidienne à vie. Cette
astreinte perfusionnelle produit chez certains patients le fantasme
d'un corps connecté.
Comme l'exprime l'un d'entre eux :
Les perfusions accentuent la visibilité
de la maladie et nécessitent des aménagements comme
les soins à domicile qui peuvent bouleverser le système
relationnel de la personne. Ainsi, Julien :
A l'inverse, les perfusions quotidiennes ont fragilisé
les liens que François entretient avec son compagnon de
vie.
L'intensité des traitements, la multiplication
des consultations et les examens de laboratoire complémentaires
ont pour effet de faire entrer la personne dans un statut nouveau
: le statut d'une personne dont la santé constitue une
activité à temps complet.
Par exemple, René, 35 ans, salarié
dans un service public jusqu'en octobre dernier, nous a expliqué
ainsi son emploi du temps :
Un autre patient, Paul, 37 ans, qui dans le monde
du travail appartenait à la sphère des décisionnels,
a effectué un transfert de ses compétences dans
les soins.
Si Paul exerce dans sa nouvelle tâche ses
capacités à la décision, il adopte aussi
les inquiétudes propres aux décisionnels.
En moyenne les personnes malades du sida passent
six heures par jour à des activités directes ayant
trait à leur maladie, si on inclut dans ces heures les
activités de soin, la gestion de leur situation administrative
et sociale et les heures de sommeil supplémentaires requises
par leur état de santé. Les activités de
perfusion représentent un temps d'activité autour
duquel le patient doit réorganiser sa vie.
Emmanuel vit mal ce qu'il appelle "les matinées
pyjamas".
A l'inverse, Christopher utilise son heure de
perfusion pour méditer et prendre toutes ses décisions
:
Peter, plutôt que de faire appel à
un service à domicile, se déplace tous les jours
au Service externe des perfusions à l'hôpital Davies,
dans le quartier de Castro à San Francisco. Les postes
de transfusion y sont disposés à l'intérieur
d'un cercle pour favoriser les échanges entre les patients.
Ceux-ci viennent s'asseoir dans des fauteuils et " se connectent "
eux-mêmes aux bornes de transfusion. Ils peuvent discuter
entre eux, se faire du café, lire des magazines, discuter
avec les soignants ou encore bénéficier d'une prestation
de counseling sur site. Peter a institutionnalisé sa perfusion.
C'est sa sortie quotidienne et " une occasion d'avoir
des nouvelles des uns et des autres. Je viens à pied, cela
me fait sortir de chez moi. "
On observe chez les grands malades une accélération
du développement psychologique. L'éventualité
d'une aggravation de leur état accélère leurs
stades de développement. Les grands malades adoptent ce
qu'ils appellent souvent eux-mêmes des attitudes et des
comportements " de personnes âgées ". Ils
éprouvent le besoin de réinterroger leur vie en
termes d'accomplissements et se préoccupent de réaliser
certains désirs auxquels ils avaient accepté de
surseoir jusqu'à maintenant.
Ainsi, Vincent, qui avait toujours rêvé
de dessiner, va demander un stage de programmation assistée
par ordinateur et va tenter de sauver le peu d'acuité visuelle
dont il dispose pour réaliser ce qu'il va appeler son rêve
d'enfant.
C'est la raison pour laquelle en counseling, il
est important d'ouvrir du côté du projet et qu'il
est également important de prendre en compte l'expérience
acquise au cours des dernières années, ce d'autant
que les personnes confrontées à la rétinite
à CMV ont déjà en moyenne une expérience
de la maladie de plus d'une dizaine d'années. Cette ouverture
a pour effet de mobiliser les forces dynamisantes à l'oeuvre
chez la personne en lui reconnaissant le droit aux trois temps
psychiques qui soutiennent la vie et l'histoire de chacun d'entre
nous : un passé, un présent, un
futur, quels que soient les liens que nous effectuons tout
au long de notre vie entre ces trois dimensions.
Certains événements modifient
les valeurs attribuées à chacune de ces
dimensions : un choc, une séparation, une naissance,
une maladie, une mort, bouleversent inévitablement
notre rapport au temps.
Ainsi Jean, 41 ans, qui n'y voit plus mais qui était un grand amateur de cinéma, a demandé qu'on lui repasse sur son magnétoscope tous les grands films de l'histoire du cinéma qui ont jalonné sa vie. François, 43 ans, pour se préparer
au fait qu'il risque de devenir aveugle a refusé
que la responsable des soins à domicile vienne
le voir. Il lui a expliqué qu'il voulait rester
en contact à tout jamais avec sa voix et les
images qu'il avait mises dessus.
Ce travail autour des dimensions de
la temporalité se matérialise en counseling
par l'exercice de trois niveaux d'écoute possible
:
Observation
:
Il semble parfois difficile de demander
à une personne aux prises avec un pronostic sévère
de continuer à se projeter et, souvent, on a
tendance, avec les grands malades, à ne pas oser
travailler avec des techniques actives parce qu'on a
peur de rencontrer leur dépression ou au contraire
parce qu'on a peur de les rendre encore plus tristes.
Mais en fait, si on ne fait rien, le grand malade réduit
peu à peu à néant sa vie émotionnelle
parce que personne ne le sollicite émotionnellement
et on observe alors très vite une dégradation
où les pulsions de vie cèdent la place
aux pulsions de mort. Les grands malades ont besoin
d'un entourage revitalisant pour les aider à
soutenir leurs propres forces vitales. Il ne s'agit
pas de pousser une personne à accepter sa maladie
(on a le droit de mourir sans avoir accepté sa
maladie), il s'agit de considérer le malade comme
un "ayant droit à l’existence", c’est à
dire comme une personne qui a des émotions, des
sentiments et surtout des désirs et des projets.
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