n°64/65 - janvier/février 99, pp. 8-11
Spécial Observance en collaboration
avec Comment
Dire
LES ETUDES SUR L'OBSERVANCE
De nombreuses publications
sur l'observance,
souvent américaines, sont déjà disponibles
les études anglo.saxonnes
L'observance n'est pas un thème spécifique de l'infection à VIH. Près de 8000 articles, pour la plupart anglo-saxons, ont été publiés sur ce thème avant 1990 et il en existe plus de 250 sur le thème de l'observance des traitements de l'infection à VIH. La littérature médicale révèle qu'il n'existe pas d'observance à 100% d'un traitement. La plupart des estimations du degré d'observance se situent entre 30 et 60%, avec des taux encore plus bas pour les traitements prophylactiques (1).
Les études sur l'observance en question
Une observance satisfaisante se définit généralement comme
un taux de prise d'un médicament ou de renouvellement d'une ordonnance
dans les temps escomptés à plus de 80%. Ces estimations globales
ne prennent en compte ni les horaires de prise ni les restrictions alimentaires
incluses dans de nombreux traitements. Dans le domaine des maladies chroniques,
le problème de la faible observance a été bien étudié
il y a 20 ans ou plus. Comme le remarque J. Dunbar, même si les taux de
non-observance ont un peu changé depuis cette période, on estime
que plus de 80% des patients en maladie chronique ne suivent pas leur traitement
suffisamment pour atteindre un bénéfice thérapeutique.
De plus, une faible observance, notamment dans les traitements à long
terme, représente un coût significatif et constitue à elle
seule une cause de morbidité.
Le coût de la non-observance, à l'échelle d'un pays comme
les Etats-Unis, était estimé en 1984 à 15 miliards de dollars,
par la Chambre de Commerce américaine.
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Les études sur l'observance chez les enfants
On estime que l'observance des enfants et des adolescents ne dépasse
pas 50% en moyenne. Les données sont particulièrement abondantes
sur les maladies aiguës comme les otites, les pharyngites ainsi que sur
les maladies chroniques comme l'asthme, le diabète, l'arthrite rhumatoïde
chez les adolescents. Il ressort que les adolescents ont plus de difficultés
d'observance que les enfants, surtout lorsque les traitements doivent être
pris en dehors de la maison et les exposent à une différenciation
d'avec leur groupe.
Des auteurs ont montré que l'âge d'apparition de la maladie jouait
un rôle prédominant dans l'observance. Plus l'enfant est âgé
à ce moment-là, plus il lui est difficile de suivre un traitement
à court terme ou à long terme. Bien que les adolescents aient
plus de connaissances et de compétences que les enfants pour gérer
leurs traitements, les mères sont de loin les plus compétentes
en matière de management des traitements. Le travail en équipe,
mère-enfant ou parent-enfant, est plus efficace pour la gestion des traitements
que le travail fourni par l'enfant tout seul.
Les difficultés organisationnelles affectent considérablement
les taux d'observance chez les enfants. Par exemple, Haynes et Mattar &
Yaffe ont démontré l'impact négatif du temps trop long
passé dans la salle d'attente et de l'absence de continuité dans
les soins. Par ailleurs, la satisfaction des parents est un critère facilitant
l'observance. L'existence de moyens de transport, leur coût, les horaires
de consultation et le style de communication des médecins jouent un rôle
important dans le suivi médical et la présentation aux rendez-vous
des familles avec leur enfant. Enfin, spécifiquement du côté
des enfants, les difficultés liées au transport du traitement
à l'extérieur et à sa prise sur le temps scolaire ou encore
la durée du traitement, sont des facteurs contribuant à la non-observance.
Les études sur l'observance des traitements de
l'infection à VIH
Les études les plus nombreuses sur l'observance des traitements de l'infection
ont été conduites dans le cadre d'essais cliniques sur site hospitalier.
Les autres, beaucoup plus rares, ont été conduites en dehors des
essais cliniques. Les facultés de médecine et de pharmacie, les
écoles de Santé Publique, les départements de psychologie,
de sociologie et d'éducation des universités, sont les principaux
récipiendaires des fonds attribués, la plupart du temps par le
NIH (2) (National Institute of Health). La majorité des études
sont conduites par des chercheurs ou praticiens issus des sciences médicales,
sociales, cliniques et comportementales. Depuis peu, dans les appels d'offres
du NIH, il est fait appel à des chercheurs appartenant à des groupes
minoritaires (Indiens, noirs américains, latinos, femmes). Depuis l'arrivée
des antiprotéases, on voit aussi des études sur l'observance conduites
par des sociétés de marketing, à la demande des industries
pharmaceutiques. On voit aussi apparaître depuis quelques mois dans la
presse communautaire, des enquêtes conduites par les personnes usagères
des traitements, à tel point que plusieurs groupes, constitués
sur le modèle des Buyer's Clubs (3), sont en train de négocier
avec le NIH (Fauci) la mise en place d'une banque de données qui permettrait
d'assurer une forme d'état de veille technologique sur l'évolution
en temps réel de la relation aux traitements et d'assister les personnes
en difficultés d'observance.
Dans la mesure où la plupart des essais cliniques excluent les minorités
et les publics vulnérables ou précarisés, comme les femmes,
les toxicomanes actifs ou sous substitution, les personnes vivant dans la rue,
les personnes incarcérées, les personnes ayant un vécu
psychiatrique, les transexuels, les résultats de ces études sont
à réinterpréter à la lumière des restrictions
liées au recrutement et à l'inclusion dans les essais cliniques
et les plateformes de recherche.
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Mise en place d'un cadre de recherche sur l'observance
en direction des publics vulnérables
En 1989, le NIH mit en place sur 14 sites de soin une étude pilote qui
devait recruter des personnes ordinairement exclues des essais cliniques (femmes,
usagers de drogue actifs, personnes vivant dans la rue, personnes ayant été
incarcérées, personnes sans emploi, personnes ayant un vécu
d'hospitalisation psychiatrique, personnes alcooliques) afin de réduire
les discriminations existantes mais aussi de modifier les structures de soin.
D'emblée, les équipes soignantes mirent en place une stratégie
d'accueil adaptée, comme la mise à disposition d'une douche, la
délivrance de titres de transport gratuits, la possibilité d'avoir
accès à une laverie automatique, l'accès à des programmes
de substitution, un service de garde d'enfants, la distribution de casiers avec
cadenas, la mise à disposition de solutions d'hébergement, la
distribution de préservatifs.
Au bout de six mois d'essai, les infirmières classèrent les obstacles
rencontrés d'une part, en obstacles institutionnels relevant de l'organisation
du centre de soin, d'autre part en obstacles personnels survenant dans la vie
des personnes. Les obstacles institutionnels étaient surtout le manque
de moyens financiers mis à la disposition des équipes, le manque
de personnel, le manque d'espace dans la clinique, les contraintes des protocoles,
l'absence d'adaptation des protocoles à leurs publics. Les obstacles
du côté des publics étaient le chomage, l'hospitalisation,
les difficultés de transport, le fait de vivre dans la rue, l'incarcération,
la peur de participer à une recherche, les attitudes négatives
du personnel à leur égard.
Cette expérience-pilote a été à l'origine d'un certain
nombre d'innovations en matière de programmes de recherche et d'études
sur l'observance en direction des publics vulnérables, dont la généralisation
du case management.
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Elles mettent l'accent sur des
données complémentaires comme :
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Les dernières études sur l'accès
aux traitements chez les toxicomanes
Les résultats de deux études publiées dans le JAMA(4) en
août dernier (JAMA, 12 août 1998) montrent le long chemin qu'il
reste encore à parcourir en faveur de l'accès à la trithérapie
et aux polythérapies pour les usagers de drogue. La première étude,
conduite auprès de 404 usagers de drogue ayant moins de 50 T4, révèle
qu'en juin 1997 14 % recevaient de l'AZT en monothérapie, 23% recevaient
une bithérapie sans antiprotéase, et seulement 14% recevaient
un traitement antirétroviral avec au moins une anti-protéase.
La deuxième étude, publiée dans le même numéro,
présente à peu près les mêmes résultats en
nous apportant des compléments et des directions de travail. Les médecins
les moins expérimentés et les moins formés ont tendance
à moins prescrire de trithérapies que leurs confrères ayant
une solide pratique dans l'infection à VIH.
Les résistances à la prescription ne se fondent pas seulement
sur l'usage de drogues mais aussi sur les conditions de vie des toxicomanes
(absence de logement, plus d'une injection par jour). Les usagers de drogue
par injection, notamment les jeunes toxicomanes et les femmes, manquent d'informations
sur les bénéfices escomptés des traitements. De la conclusion
des auteurs, le fait de suivre un programme de substitution (drogue ou alcool)
multiplie par trois les possibilités d'accès des toxicomanes aux
traitements antirétroviraux.
Une étude, publiée dans AIDS CARE il y a quelques mois (Sorensen
, Chesney et al, 1998), montre l'intérêt d'ouvrir une consultation
conseil en traitements (medication management) sur les sites qui dispensent
de la méthadone afin d'accompagner les personnes sous substitutuion dans
la prise de leur traitement anti-VIH. t
Les études sur la non-observance des professionnels
Dès la fin des années 70, Philip Ley (GB) révélait
un aspect peu souvent pris en compte dans les études sur l'observance
: la non observance des professionnels. Ainsi, 21% des pédiatres et 76%
des généralistes n'utilisent pas correctement les antibiotiques
(Gordis, 1976), 10% des pharmaciens font des erreurs dans leurs recommandations
aux patients concernant l'usage des médicaments, 30 % des psychologues
font des erreurs dans les calculs de scores des tests psychologiques. Les professionnels
invoquent comme causes de non-observance, l'oubli, le manque d'information mais
aussi le désaccord avec les recommandations et la pression sociale.
Les enquêtes (résultats d'enquête)
sur la non -observance
des professionnels dans la prescription des
traitements anti-VIH
Lors de la Conférence de Genève (juillet 1998), plusieurs posters
traitaient de la non-observance de la part des médecins des recommandations
officielles en matière de traitement des infections opportunistes et
de prescription d'antirétroviraux. Au cours d'un audit portant sur 1411
comptes rendus de consultations, Kaplan montre que les taux de prévention
des infections opportunistes vont de 92% pour la pneumocystose à 69%
pour les MAC. Pour 100% de patients remplissant les critères de mise
sous trithérapie, seulement 43% bénéficiaient d'une prescription
d'une antiprotéase avec une forte tendance à exclure les toxicomanes,
les publics en situation de précarité ou à faible niveau
d'éducation.
L'enquête Louis Harris (juin 1998), menée en collaboration avec
l'université Johns Hopkins et l'Université de San Francisco, révèle
qu'un patient sur quatre reçoit un traitement sous-optimal sans inhibiteur
de protéase, contredisant en cela les recommandations officielles. Cette
enquête montre que ce sont les médecins les plus expérimentés
qui prescrivent les antiprotéases. Par ailleurs, il existe une discordance
entre les croyances des médecins et leur pratique. Près de 100%
d'entre eux pensent qu'il faut inclure un inhibiteur de protéase dans
un traitement de première intention mais 16 à 40 % de ces mêmes
médecins ne le font pas. Plus de 50% des patients se verraient retirer
leur traitement si leur médecin croyait en leur incapacité à
être observants. Enfin, ce sont les femmes et les minorités qui
recoivent en majorité les traitements sous-optimaux et qui sont déjà
en phase symptomatique lors de la mise sous traitement.
Conclusion
La question de l'observance n'est pas comme on vient de le voir sans ouvrir
un certain nombre d'autres questions. Il existe bien évidemment plusieurs
types d'interventions pour faciliter la prise et le suivi d'un traitement qui
doivent aussi s'adapter aux besoins et situations spécifiques des publics
auxquels elles sont destinées. Récemment, on avu se développer
dans l'infection à VIH un courant théorique et pratique appelé
en anglais le "case-management". Cette approche mêle une forme
de counseling et d'intervention sociale concrète remettant la personne
au centre du dispositif de soin et visant à réduire un par un
tous les obstacles à l'accès au soin, à sa dispensation
et à sa continuité. Par ailleurs, il semble qu'il y ait un consensus
qui se dégage sur le terrain. On a pu le mesurer en France en interviewant
les acteurs impliqués. Les stratégies visent à doter directement
les communautés et les organisations de moyens propres à développer
des forces d'intervention à l'intérieur de leur communauté
ou organisation. La création par un groupe de femmes noires américaines
d'une "Université VIH" permettant aux femmes de suivre des
séminaires de formation sur l'infection et ses traitements, est un exemple
de ce nouveau type de stratégies. Cet exemple nous montre bien en quoi
l'observance ne se résume, ni ne se réduit à l'ingestion
d'un comprimé ou d'une gélule. L'observance est plutôt l'ensemble
des composantes émotionnelles, sociales, cognitives, comportementales
en jeu dans la prise et le suivi d'un traitement.
Catherine Tourette-Turgis
Commentdire@compuserve.com
(1) Prophylactiques : traitement préventif visant
à éviter l'apparition d'une maladie, prohylaxie primaire, ou d'une
rechute de cette maladie, prophylaxie secondaire.
(2) NIH National Institute of Health (Institut National
de la Santé), plus ou moins l'équivalent américain de notre
Ministère de la Santé.
(3) Buyer's club : club d'achat qui permet de se procurer des compléments
nutritionnels à moindre frais, généralement par Internet.
Typiquement anglo- saxon, légalement impossible en France.
(4) JAMA revue médicale de réputation internationale.