Infotraitements
Mensuel édité par Actions Traitements
n°64/65 - janvier/février 99, pp. 28-29
Spécial Observance en collaboration
avec Comment
Dire
CE QU'ILS/ELLES FONT
L'expérience d'un médecin
impliqué dans la lutte
contre le VIH
gérér le refus du traitement chez l'enfant ...
Christian Courpotin exerce dans le service du professeur Guy Leverger, en spécialité enfants, à l'Hôpital Trousseau à Paris. Depuis plus de 10 ans, il fait partie des quelques médecins qui s'occupent particulièrement des enfants contaminés par le VIH. Il détaille ici les spécificités de cette infection chez l'enfant, les problèmes particuliers posés par la période de l'adolescence et le soutien qui peut être apporté aux parents.
Quelles sont vos activités de médecin
traitant l'infection à VIH ?
Essentiellement le suivi d'enfants et d'adolescents contaminés depuis
1987, sachant que je vois mes patients environ une fois par mois depuis cette
date. J'ai donc vu des enfants grandir et devenir adolescents, j'en ai vu aussi
mourir. Il y a dans le service des enfants que nous suivons depuis leur naissance
et qui ont donc toujours vécu avec leur séropositivité.
55% sont originaires d'Afrique sub-saharienne. Chez les enfants venus d'Afrique
à un âge plus avancé, il n'est pas rare que la mère
soit séronégative, qu'ils n'aient pas eu de transfusion et que
la contamination soit probablement due à l'utilisation de matériel
mal stérilisé.
Quels sont les traitements pour les enfants ?
Nous disposons en pédiatrie des mêmes produits et catégories
de produits que pour les adultes, mais nous disposons de moins de choix et nous
avons souvent des formes galéniques (1) qui ne sont pas adaptées
aux enfants. Tous les patients de mon service sont sous traitement sauf un,
pour lequel je me heurte au refus de la famille. De fait, on a commencé
avec l'AZT en monothérapie en 1987, suivie par les bithérapies,
les trithérapies et aujourd'hui, j'ai même un certain nombre d'enfants
en quadrithérapie.
Comment se pose la question de l'observance
avec les enfants et les adolescents ?
L'année dernière, nous avons fait une étude sur l'observance
avec un questionnaire adapté aux enfants et nous avons découvert
que ce qui gênait le plus l'enfant, c'était le goût des médicaments
qui sont souvent sous forme de sirop. Le deuxième facteur qui les gêne,
c'est la taille des gélules ou comprimés à avaler. Le troisième
facteur a trait à la lassitude que les enfants expriment aussi dans nos
consultations en nous disant : "j'en ai marre de prendre mes médicaments
tout le temps". Les contraintes horaires liées à l'absorption
de nourriture venaient seulement en neuvième position. Un élément
important de l'observance est la position des parents par rapport à l'acceptation
du traitement. Sur ce point précis, un certain nombre de parents ont
une attitude paradoxale qui consiste à refuser le traitement pour eux-mêmes
mais à l'accepter pour leur enfant. Ces parents peuvent être gênés
par des difficultés d'emploi du temps qui rendent difficiles la multiplication
des consultations pour eux-mêmes et leur enfant. Nous avons résolu
ce problème dans le service en demandant à un médecin d'adulte
d'assurer une consultation hebdomadaire pour les parents. Ainsi le même
jour, dans le même lieu, l'enfant et sa famille peuvent être pris
en charge (consultations et prélèvements en même temps).
Est-ce que ce sentiment de lassitude
est lié à l'âge des enfants ?
J'ai observé deux pics. Un premier pic vers 7 ans, c'est l'âge
où les parents ont de plus en plus de mal à donner ses médicaments
à leur enfant qui refuse de les prendre ou les cache, par exemple dans
la maison. Le deuxième pic se situe à l'adolescence où
là, je découvre des adolescents en rupture totale de traitement
: ils continuent à venir aux consultations et à s'approvisionner
en médicaments mais ils les font disparaître ensuite de manière
discrète.
Comment découvrez-vous qu'ils ne prennent pas
leurs traitements?
Dans un premier temps, les adolescents n'en parlent pas mais je découvre
qu'il y a un problème au niveau de la charge virale. Je me trouve confronté
à une situation d'échec thérapeutique mais si je fais une
étude de résistance, je découvre que je suis en présence
de souches qui ne sont pas poly-résistantes. Je fais l'hypothèse
d'un problème d'observance, ou plutôt d'arrêt total de traitement,
mais j'essaie de ne pas mettre l'adolescent en difficulté en lui présentant
la preuve de sa non-observance. J'essaie au contraire de créer un climat
de confiance qui l'amène spontanément à m'en parler et
j'explique sans cesse à quoi sert le traitement, l'importance des horaires,
du respect de chaque prise et les conséquences au long terme d'une mauvaise
observance.
Avez-vous observé des différences entre
garçons et filles ?
J'ai le sentiment qu'il se passe la même chose mais je n'ai pas fait d'études
particulières sur cette question dans mon service.
Est-ce que ce rejet des traitements est systématique
chez tous les adolescents ?
Oui, pratiquement !
Comment gérez-vous cette difficulté dans
le service ?
Nous avons une réunion d'équipe tous les jeudis après-midi
à laquelle assiste aussi la totalité de ceux qui travaillent dans
le domaine du VIH dont l'enseignante chargée de l'école à
l'hôpital. On reprend les observations des uns et des autres et on essaie
de recomposer ensemble le parcours et l'histoire actualisée de chaque
enfant ou adolescent qui nous pose question. On attend le moment pour eux d'en
parler sauf danger médical.
Ensuite que se passe-t-il ?
De fait, l'adolescence ne les confronte pas seulement à d'autres modalités
dans leurs traitements (gestion autonome des prises, etc.) mais aussi à
un autre versant de l'infection à VIH, celui de la transmissibilité
par la voie sexuelle et la voie de la reproduction. Les filles sont très
sensibles à cette question du désir de maternité et ce
désir d'une maternité en bonne santé suffit souvent à
les mobiliser à nouveau dans la reprise du traitement. Chez les garçons,
c'est un peu différent mais il y a en eux aussi le désir d'être
responsable d'une famille. En fait à l'adolescence, les motivations au
traitement changent de manière significative.
Et les parents, comment réagissent-ils ?
Dans le service, les adolescents sont reçus à leur demande en
consultation sans leurs parents, et il n'est jamais arrivé qu'un parent
s'impose dans la consultation.
Comment les adolescents se projettent-t-ils dans l'avenir
?
Ils s'y projettent totalement et ils veulent une vie à eux, avec une
famille. J'ai d'ailleurs suivi un homme depuis son adolescence qui s'est marié
avec une femme séronégative. Je les ai envoyés au CECOS
(2). J'ai aussi suivi une enfant séropositive qui aujourd'hui est mère
de deux très jeunes enfants qui sont séronégatifs.
Quels conseils donneriez-vous sur l'observance à
une
équipe dans un service de pédiatrie ?
Je pense qu'il ne faut jamais mettre ni un enfant ni un adolescent en difficulté
par rapport aux traitements. Il ne faut pas forcer les enfants ou les adolescents
à nous dire qu'ils ne prennent pas leur traitement. Il faut considérer
qu'ils ont certaines raisons pour ne pas le dire et il faut les respecter avant
même de travailler à entendre ces raisons. Il faut un climat de
confiance exemplaire avec les enfants et les adolescents pour ne pas casser
la relation.
Comment peut-on aider les parents ?
Il faut les aider à se situer dans un lien de parents à enfants
qui ne soit ni trop protecteur ni trop rejetant. En fait, il faut aider les
familles à réduire les interférences de la maladie dans
leurs interactions et leur relation. Une consultation doit comporter deux temps
bien distincts, un temps de dialogue direct avec l'enfant et un temps de dialogue
consacré exclusivement aux parents. Par ailleurs, il faut aussi aider
la famille dans son ensemble en y intégrant les dimensions de la fratrie.
Quelquefois, il faut aider un frère ou une soeur qui ne sont pas infectés
car ce n'est pas parce qu'ils sont indemnes au niveau biologique qu'ils le sont
au niveau psychologique ou social. Ils doivent parfois faire face à la
disparition d'un des deux parents ou d'un frère, d'une soeur. Ils sont
parfois aussi condamnés à garder le secret de famille. Dans notre
service, depuis les traitements, il y a certaines familles qui ont arrêté
de partir en week-end car le suivi des ordonnances est si complexe que les parents
ne peuvent pas demander à leurs enfants de prendre leur traitement en
cachette. Il y a donc encore beaucoup de choses à faire et tout cela
finalement a un rapport avec l'observance, d'autant plus qu'à la différence
d'autres pathologies comme le diabète ou d'autres graves maladies comme
la leucémie, le contexte social constitue en soi un obstacle objectif
à l'observance. Nos familles concernées par l'infection à
VIH n'ont rien de commun avec les familles de diabétiques ou de leucémiques.
Elles ont majoritairement des difficultés sociales, économiques.
Ce sont des familles très vulnérables au niveau sociologique et
cette vulnérabilité est souvent antérieure à la
séropositivité de l'un ou plusieurs de ses membres.
Propos recueillis par
Maryline Rébillon
N'hésitez pas à adresser vos commentaires et critiques
à :
Maryline Rébillon
Commentdire@compuserve.com
(1) galénique : type de conditionnement, gélules,
sirop, comprimés, et substance associées (excipients) permettant
de prendre le médicament d'une façon ou d'une autre.
(2) CECOS banque du sperme.