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Mensuel édité par Actions Traitements

n°64/65 - janvier/février 99, pp. 12-13
Spécial Observance en collaboration
avec
Comment Dire

CE QU'ILS/ELLES PENSENT

 

Une interview de Margaret Chesney,
spécialiste de médecine comportementale


partenariat médecin/patient :
gérer soi-même son traitement


Il est important que les médecins construisent avec leurs patients les conditions de l'observance. C'est la conclusion à laquelle est parvenue Margaret Chesney qui fut une pionnière sur ce thème dans le cadre de l'infection à VIH après avoir déjà étudié la question dans le contexte d'autres maladies. Elle insiste sur le fait que l'observance peut s'apprendre et donc sur le rôle éducatif du médecin ainsi que sa capacité à mettre en confiance son patient. Les personnes qui ne se sentent pas capables de suivre leur traitement échouent plus que les autres.


Pouvez-vous nous résumer votre parcours scientifique ?
c'est il y a une vingtaine d'années que j'ai commencé à travailler sur la médecine comportementale. C'était un champ en pleine expansion. Cela m'a amenée à conduire jusqu'à très récemment plusieurs études et programmes sur les maladies cardio-vasculaires et l'hypertension. Ce sont des pathologies qui nécessitent de la part du patient de rapides changements comportementaux à des fins de prévention de la rechute de la maladie comme par exemple après un infarctus.

Lors de ces travaux, avez vous eu l'occasion d'aborder le problème
de l'observance et sous quelle forme se posait-il ?

En fait, plusieurs études publiées à la fin des années 80 avaient montré que parmi les patients ayant survécu à un infarctus du myocarde, ceux qui souffraient de dépression grave avaient un taux de mortalité cinq fois supérieur aux autres, indépendemment de leur condition médicale. De mon côté, je voulais voir ce qu'il était possible de faire pour changer cet état de fait. Il m'importait par exemple de voir comment transformer ces facteurs psychosociaux aggravants découverts dans les études (dépression, isolement, stress..) par des interventions visant à les réduire.

Qu'avez-vous fait alors ?
Dans les années 90, nous étions aussi au coeur de la tragédie épidémique. Je travaillais alors comme chercheur au CAPS (1). L'équipe a alors décidé d'explorer, mesurer, collecter, classifier, quantifier l'impact psychologique de l'infection à VIH sur les personnes séropositives et malades. J'ai alors modélisé une intervention qui a été testée et évaluée grace à un financement du N.I.H. (2) Cette intervention consistait à mettre en place un groupe de soutien sur dix semaines à raison d'une séance par semaine. Le dispositif de soutien consistait à enseigner directement aux personnes séropositives des stratégies d'ajustement leur permettant de réduire un à un les facteurs dysfonctionnels dus à leur séropositivité.
Il s'agissait aussi de réduire le stress engendré par le cercle interminable des pertes causées par l'épidémie. Les méthodes que nous utilisions étaient des méthodes de re-dynamisation utilisant peu les techniques interprétatives au profit des techniques de re-cadrage des émotions, des croyances, des attentes et des informations que s'étaient construites les participants à travers leur progression dans l'infection à VIH.

C'est en 1993 que vous abordez clairement la question de l'observance
des traitements anti-VIH. Qu'aviez-vous observé sur cette question
avant l'arrivée des antiprotéases ?

Des essais cliniques sur l'AZT avec utilisation de placebo avaient révélé un taux de 30% de non-observance alors que les essais cliniques avec placebo dans les maladies cardio-vasculaires montraient un taux de 8% de non-observance. Nous avons alors conduit une étude pour explorer les facteurs de non-observance et découvert que la stigmatisation, l'isolement social, l'anxiété, l'absence de continuité dans l'organisation des soins, l'absence d'information validée par les pairs interféraient avec les capacités des patients à adhérer au soin et à leurs traitements. Ensuite, nous avons exploré les difficultés d'observance de leur traitement à l'AZT des toxicomanes qui étaient sous méthadone et avons mis en place en 1994 une expérience pilote. Elle consistait à intégrer la dispensation de l'AZT sur le site méthadone ainsi qu'à ouvrir une consultation de counseling centrée sur l'observance. Elle incluait le suivi des rendez-vous que les patients avaient à l'intérieur et à l'extérieur de l'hôpital. En 1996, nous avons développé le programme P.A.C.T3 dans lequel il s'agissait de tester et d'évaluer un dispositif d'observance auprès d'un échantillon de 300 patients faisant partie d'un essai clinique. L'intervention était fondée sur le modèle du patient partenaire.
Plutôt que de former le médecin, il s'agissait de former directement le patient à l'usage de compétences personnelles lui permettant de gérer lui-même ses traitements, de prendre un certain nombre de décisions et d'acquérir les compétences spécifiques pour traduire ses décisions en actions à conduire. Un poste à temps complet était consacré à ce projet qui reposait sur huit séquences d'intervention sur 12 mois aux semaines 2, 5, 8, 12, 20, 29, 39, 47 de l'essai clinique. C'est au cours de cette expérimentation que j'ai découvert les facteurs de non-observance que j'ai retrouvés en facteurs aggravés dans mes travaux ultérieurs sur l'observance des antiprotéases.

Quelle est la prévalence de la non observance chez les patients
sous traitement antirétroviral ?

Nous avons conduit deux études à San Francisco en 1997, la première à l'intérieur de l'ACTG4 comprenait 76 patients venant de 10 sites de soin différents d'un essai clinique comportant un inhibiteur de protéase. Dans cette étude, près de 20% des patients ont déclaré avoir sauté une prise au moins dans les deux jours précédents l'interview. La seconde étude conduite à l'hôpital général de San Francisco a montré des résultats similaires. Parmi les causes de non observance, les patients ont cité dans l'ordre d'importance : l'oubli, être occupé, ne pas être chez soi, les effets secondaires, la dépression, le stress et l'anxiété.On assiste aussi à un paradoxe, la reprise des activités grâce aux succès thérapeutiques est une cause d'échappement au traitement. Je voudrais aussi souligner l'importance à travailler activement sur les effets secondaires.

Est-ce qu'il y a des prédicteurs de non-observance ?
Dans les études, la dépression est l'unique facteur prédicteur de non-observance dans toutes les catégories de maladie. Le genre, l'âge, l'ethnie, le niveau d'éducation n'ont jamais pu être identifiés comme des prédicteurs conséquents de non-observance. Par contre, dans une de nos études, on a pu établir des liens entre la consommation d'alcool et la non-observance. De même, il y avait un nombre plus important de personnes non observantes chez les patients qui travaillaient en dehors de leur domicile.

Quel est le rôle des cliniciens dans l'amélioration de l'observance ?
Il est important que les médecins donnent à leurs patients un rationnel clair sur l'importance de l'observance, avec des instructions précises sur les horaires, le nombre de comprimés et les restrictions alimentaires, qu'ils gèrent de manière active les effets secondaires, et qu'ils créent un partenariat avec le patient. Si le médecin n'a pas assez de temps à sa disposition, il doit orienter le patient vers une autre personne de l'équipe ou d'un réseau de suivi. Les patients doivent être préparés aux effets secondaires. Discuter sur les effets secondaires ne les créent pas. Les patients qui ne sont pas préparés à la survenue des effets secondaires arrêtent de prendre leurs médicaments ou tentent de gérer eux-mêmes les effets secondaires en modifiant les horaires ou les règles de prise, ce qui peut être néfaste à leur santé.
Par ailleurs, il est essentiel de partir du style de vie du patient et non pas des médicaments. On peut identifier les activités du patient qui sont des routines et utiliser certaines de ces routines comme des points de repères. Les personnes séropositives ont de hauts niveaux d'anxiété et de stress qui les font souvent basculer vers la dépression, il est important d'orienter ces patients vers des structures de soutien adaptées.

Quelle est votre position sur l'observance ?
L'observance est une compétence qui peut s'apprendre. Il faut que le patient puisse aborder d'une façon positive son traitement et cela peut prendre du temps. Je me suis aperçue que les patients qui n'avaient pas confiance dans leurs capacités à suivre correctement leur traitement échouaient plus que les autres. Cela nous montre qu'au-delà de l'apprentissage de routines, il y a soutenir une motivation, une estime de soi chez le patient. Ne pas arriver à prendre ses traitements a un effet dépressif sur le patient, cela l'invalide dans l'acquisition d'une compétence. Il faut aborder la question des modes de mémorisation. Il faut développer un programme pilote de counseling sur l'observance en direction des médecins, des infirmières, des travailleurs sociaux, des éducateurs de santé. La question des publics précarisés reste entière et nécessite la mise en place de structures spécifiques visant à améliorer les conditions d'hébergement, de nutrition, de vie des personnes qui vivent dans la rue, à l'hôtel, et qui souffrent souvent de troubles psychiatriques associés. Il faut réunir les conditions sociales de l'accès au soin et à la santé.

Propos recueillis par
Catherine Tourette-Turgis
à San Francisco
Commentdire@compuserve.com


(1) CAPS Center for AIDS Prevention Studies.
(2) NIH : National Institute of Health (Institut National de la Santé), plus ou moins l'équivalent américain de notre Ministère de la Santé.
(3) PACT : Paternship in Aids Clinical Trials.
(4) ACTG : AIDS Clinical Trials Group, structure coordonnant des essais aux Etats-Unis.